Le bruit du conseil tenu aux Tuileries se répandit instantanément, le secret n'ayant point été recommandé. Le surlendemain, à un dîner chez le roi de Bavière, arrivé depuis un mois à Paris, ce monarque félicitait le duc de Bassano d'avoir courageusement soutenu le parti le plus propre à procurer la tranquillité de l'Allemagne [335]. En même temps, dans les cercles les plus divers, on citait «les personnes appelées au conseil, les noms que le duc de Cadore avait fait passer en revue, l'opinion du roi de Naples et celle du vice-roi, quelques mots dits par Sa Majesté sur ces deux opinions, celle de M. le cardinal, le langage qu'avait tenu M. de Fontanes [336]». Les prévisions, les commentaires, les controverses allaient leur train: interrompue aux Tuileries, la discussion se continuait dans toutes les sociétés qui tenaient de près ou de loin au gouvernement; elle reprenait avec plus de force en certains endroits où elle s'était depuis longtemps établie, dans ceux où s'assemblait la foule, où se propageaient et s'inventaient les nouvelles: les lieux les plus divers, les galeries du Palais-Royal, la Bourse, comme les salons de l'ancienne et de la nouvelle aristocratie, s'emplissaient d'un bourdonnement de voix confuses et discordantes.

[Note 335: ][ (retour) ] Id., 88.

[Note 336: ][ (retour) ] Mémoire de Pellenc.

Dans la masse du public, les sentiments restaient partagés: la Russie conservait ses défenseurs, qui lui demeuraient fidèles moins encore par sympathie pour elle que par crainte de l'Autriche [337]. Au contraire, dans la plupart des milieux officiels et mondains, la majorité inclinait assez nettement en faveur de l'archiduchesse.

[Note 337: ][ (retour) ] Bulletins de police, janvier-juin 1810. Archives nationales, AF, IV, 1508.

Un parti, il est vrai, maintenait opiniâtrement ses objections: c'était celui des hommes compromis dans les pires excès de la Révolution; on le stigmatisait par le nom même qu'on lui infligeait: on l'appelait «le parti de ceux qui ont voté la mort [338]». À l'autre extrême de l'opinion, dans le «faubourg Saint-Germain» pur et sans mélange, chez les royalistes qui s'honoraient d'une fidélité intransigeante au passé, chacun s'indignait à l'idée d'un mariage qui effacerait sur le front de Bonaparte le signe de l'usurpation et qui apparaissait comme la profanation sacrilège d'un grand et douloureux souvenir.

[Note 338: ][ (retour) ] Lettre publiée par Helfert, 354-358. Cette lettre très confidentielle, adressée à Metternich et signée seulement Dj, est attribuée par l'auteur autrichien à Laborde: elle doit l'être suivant nous au duc de Dalberg.

En dehors de ces deux groupes, l'opinion autrichienne ralliait la plupart des suffrages. Parmi les hommes de la Révolution, ceux que l'on nommait les Jacobins raisonnables ou, par l'évocation d'un vieux mot, les Constitutionnels, témoignaient pour la maison de Habsbourg d'un zèle qui devait paraître en eux un signe irrécusable de repentir. Le parti royaliste avait aussi, en très grand nombre, ses constitutionnels. Beaucoup de ses membres, tout en conservant pour la dynastie proscrite une respectueuse déférence, composaient avec le présent, reconnaissaient dans Napoléon une incarnation nouvelle et puissante du principe monarchique, s'accommodaient de son régime, acceptaient de bonne grâce des fonctions d'État ou des charges de cour, et ces conversions se multipliaient d'année en année. Entrant dans le gouvernement, les nouveaux venus ne se privaient nullement d'y rechercher leur part d'influence et s'essayaient à orienter la marche de l'État dans une direction conforme à leurs idées. Le mariage autrichien répondrait à leurs principes et même rassurerait leur conscience; ils se sentiraient plus à l'aise pour servir l'Empereur, quand ce prince serait devenu le petit-neveu de Marie-Antoinette. Ce parti des ralliés, qui prenait à la cour une place de plus en plus importante, y mettait un poids décisif en faveur de la solution autrichienne.

Les salons invoquaient d'ailleurs contre l'autre mariage des raisons directes, des raisons ou des préjugés. À Paris, l'Autriche était de meilleur ton que la Russie. Les membres de son ambassade figuraient plus dignement que leurs collègues du Nord; on les voyait davantage; ils semblaient plus du monde. Les Russes cherchaient à Paris leur amusement, sans se montrer très difficiles sur le choix de leurs plaisirs, plutôt qu'ils ne s'occupaient à garder un rang conforme à la majesté de leur cour: à part certaines exceptions, la colonie moscovite se distinguait par son luxe tapageur plutôt que par sa tenue [339] . Le prince Kourakine, malgré le faste qu'il déployait, malgré ses réceptions «aussi splendides qu'ennuyeuses [340] », n'avait point réussi à faire de sa maison un centre d'élégance et de bonne compagnie; ses faiblesses et ses ridicules étaient sujet de raillerie, il passait pour «le meilleur des hommes, mais le plus insignifiant des ambassadeurs [341] ». Quelle différence avec ce brillant comte de Metternich qui avait laissé à Paris les plus aimables souvenirs, qui s'y était fait, durant sa mission, des relations utiles, qui avait mis les femmes dans son parti et cherché dans le meilleur monde la plupart de ses bonnes fortunes! L'ancienne société française, à demi groupée autour du trône impérial, se sentait en affinité particulière de goûts et d'éducation avec cette aristocratie viennoise qui figurait à Paris, non seulement par ses représentants attitrés, mais par les princes et seigneurs d'Allemagne auxquels elle était apparentée. En comparaison, la Russie semblait loin de nous au moral comme au physique, par ses goûts, ses mœurs, et l'union avec une princesse de Moscou fût demeurée aux yeux du monde, en dépit de tout, un mariage exotique.

[Note 339: ][ (retour) ] Bulletins de police, 1809-1810. Archives nationale», AF, IV, 1508.