[Note 340: ][ (retour) ] Vassiltchikof, IV, 385.

[Note 341: ][ (retour) ] Documents inédits.

Cette manière de penser trouva même son expression par écrit, elle suggéra des observations, des mémoires qui furent adressés en haut lieu; elle s'y montre appuyée de toutes les raisons d'État déduites dans le sein du conseil. Pour rédiger ces pièces, il fut fait appel à des écrivains spéciaux, en quête de consultations politiques à donner, à certains survivants des anciennes controverses. Le mémoire le plus intéressant fut composé par l'ex-émigré Pellenc. Secrétaire de Mirabeau au début de la Révolution, Pellenc s'était ensuite réfugié en Autriche, d'où il était revenu récemment à Paris. De tout temps, il avait travaillé dans les dessous de la politique et côtoyé le monde: son mémoire se présente comme l'écho de ce qui s'y disait en 1810 sur le compte respectif de la Russie et de l'Autriche.

Pellenc paraphrase d'abord le mot du cardinal Fesch, en lui donnant une interprétation extensive et un sens très large: «Ce mariage, dit-il en parlant du projet russe, ne serait pas dans nos mœurs. Une partie de l'Europe et surtout la France ne regardent encore la Russie que comme une puissance asiatique. La différence de religion donnerait aussi quelque embarras; il y a sans doute une église grecque à Paris, mais l'Empereur lui-même a dit, dans une occasion, que le chef de l'État en France devait être de la religion catholique. En examinant ce sujet sous le rapport de l'opinion publique, on est porté à croire que le choix d'une princesse russe plairait beaucoup moins qu'un autre. Cette nation, dont la cour seule a de l'éclat, n'est pas encore au nombre des États civilisés; le trône y est exposé aux plus sanglantes révolutions, on n'estime pas en France le caractère russe, tout à la fois remuant, audacieux et faux, et l'on craindrait de voir Paris inondé de ces demi-barbares qui, malgré leurs richesses, n'ont aucun point de contact avec nos goûts, notre esprit, nos penchants, et surtout avec l'aménité de nos mœurs.

«La politique, en examinant le même sujet, trouverait des inconvénients d'un autre genre. Notre alliance avec la Russie, si l'on met de côté les circonstances présentes, nous est assez inutile. Quel parti la France pourrait-elle tirer d'une puissance qui se morfond depuis un demi-siècle pour conquérir la Moldavie et la Valachie? On ne peut pas même compter sur la durée de cette alliance; c'est plutôt avec l'Angleterre qu'avec nous que la situation géographique de la Russie, ses productions et ses besoins, lui font une nécessité de s'unir; aussi nos partisans dans cet empire se bornent à l'empereur Alexandre et à son premier ministre, dont la bonne foi même est assez douteuse, et la nation entière est notre ennemie. Enfin cette alliance serait un embarras dans une foule de projets qu'attend l'avenir et qu'indique une sage politique, savoir l'agrandissement du duché de Varsovie et le reculement de la Russie en Asie; sans compter même l'inconvénient d'épouser une princesse dont on peut apprendre à chaque instant que le frère vient d'être détrôné...»

--«Un choix parmi les princesses de second rang, ajoute le mémoire après ces considérations haineuses, conviendrait mieux que celui-là sous une foule de rapports.» Mais la France veut plus pour le monarque qu'elle chérit; elle est jalouse pour lui de tous les genres de gloire, et c'est ce sentiment qui la pousse à désirer le mariage autrichien. Ici, l'auteur s'élève à des considérations pathétiques sur le vœu de l'opinion bien pensante. «Sa qualité de petite-nièce de la dernière reine de France, dit-il en parlant de l'archiduchesse, aurait un certain avantage; il y a encore en France un certain nombre de personnes qui ne voient dans les choses humaines que l'accomplissement des desseins de la Providence, et, d'après cette manière de voir, la place que prendrait cette princesse sur un trône où sa tante fit naufrage, paraîtrait une de ces compensations que le Ciel prépare dans ses décrets, quand il lui plaît de réconcilier les époques de sa sévérité avec celles de sa bienveillance.»

Finalement, en même temps que l'auteur expose tous les motifs politiques qui militent en faveur de l'Autriche, il met à profit son long séjour à Vienne pour donner sur la personne même de l'archiduchesse quelques renseignements précis, les premiers peut-être qui parvinrent à l'Empereur: sans tracer d'elle un portrait trop flatté, il insiste sur un point qui doit plaire à Napoléon, à savoir que la jeune princesse, ayant reçu de la nature une constitution robuste, un physique plutôt agréable et un esprit moyen, peu développé par une éducation imparfaite, est susceptible de subir docilement l'empreinte qui lui sera donnée, de se laisser façonner par une direction intelligente.

«Les qualités personnelles de la princesse Louise, dit-il, auraient-elles de quoi fixer le choix de Sa Majesté? Voilà le seul point véritablement important. Cette archiduchesse était encore, il y a huit mois, très mince de corps et fort peu au-dessus de la taille moyenne des femmes. On se rappelle, il est vrai, que la dernière reine de France grandit fort tard et grossit beaucoup après son mariage. Elle a, dans un degré remarquable, l'éclat du teint allemand. Ses traits sont réguliers, son visage est ovale, ses cheveux entre le châtain clair et le blond, ses yeux bleus et très beaux, et son regard encore plus beau que ses yeux; elle a sur un teint blanc des couleurs très vives, mais d'un incarnat quelquefois peu fondu; et c'est encore un défaut qu'avait eu la reine de France dans sa jeunesse. Ses épaules sont peu effacées et semblent annoncer une constitution forte; elle marche très bien; elle a cependant plus de noblesse que de grâce et s'habille sans goût. On n'a guère parlé de son esprit ni en bien ni en mal, on sait seulement que son éducation, dont sa mère se mêlait beaucoup trop, a été mal faite... Ainsi l'on peut supposer, sans se tromper, que cette princesse est fort au-dessous de ce qu'elle peut encore devenir. Un de ses avantages, c'est d'être d'une famille où la fécondité est presque certaine. On l'a souvent comparée avec l'impératrice actuelle d'Autriche, et généralement elle plaisait davantage sous le rapport de la beauté [342]

[Note 342: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1675.

Le mémoire de Pellenc, avec un autre, s'est retrouvé parmi les papiers de la secrétairerie d'État, où se centralisaient toutes les pièces transmises à l'Empereur ou émanées de lui-même. Adressé probablement au duc de Bassano, qui dirigeait ce service, il dut passer sous les yeux de Sa Majesté. Napoléon ne désapprouvait point ces conseils respectueusement donnés; il laissait écrire, comme il avait laissé parler dans le conseil, et voyait avec complaisance se produire dans les esprits un mouvement auquel il avait en quelque manière donné l'impulsion. Toutefois, ce n'était point assez pour lui que de connaître l'opinion des hautes classes. Il tient à savoir si dans un milieu moins relevé, mais non moins digne d'attention, les répugnances et les préventions contre l'Autriche persistent. Il veut consulter les intérêts matériels, connaître ce que pensent la finance, la Bourse, les hommes d'affaires, l'industrie et le haut commerce: il charge le ministre du Trésor public de procéder discrètement à cette enquête [343]. Lui-même met la question à l'ordre du jour de tous les entretiens. En décembre, il n'a consulté personne pour se décider en faveur de la Russie; aujourd'hui, il interroge ses entours, les fonctionnaires avec lesquels il travaille, provoque ainsi des avis souvent favorables à l'Autriche, mais évite toujours, avec un soin scrupuleux, de se livrer par un mot prématuré, de dévoiler un avenir que les circonstances laissent incertain. Il conserve l'attitude qu'il a prise devant le conseil, celle d'un arbitre souverain, maître absolu de ses décisions, mais désireux de ne statuer qu'après avoir recueilli tous les éléments qui peuvent éclairer et former son jugement. En fait, il délibère moins qu'il n'attend; les yeux fixés sur le Nord, il attend toujours qu'un nouveau courrier de Caulaincourt soit venu confirmer ou démentir ses soupçons, que la Russie ait laissé plus clairement lire dans son jeu et se soit mieux fait connaître.