[Note 343: ][ (retour) ] Mémoires de Mollien, III, 122-123.
II
LES JOURNÉES DES 6 ET 7 FÉVRIER 1810
Le 5 février, à cinq heures du soir, un second courrier du duc de Vicence entrait à l'hôtel des relations extérieures; il apportait, comme le premier, deux dépêches chiffrées, datées des 15 et 21 janvier, plus un billet en clair. Ayant jeté les yeux sur ce dernier, M. de Champagny comprit immédiatement que rien n'était terminé à Pétersbourg: l'ambassadeur s'excusait par allusion de ne pouvoir encore satisfaire son gouvernement et faisait comprendre que sa patience avait été mise à plus longue épreuve. Le ministre crut devoir instruire immédiatement l'Empereur de cette découverte; en lui promettant dans quelques heures le déchiffrement des dépêches, il lui communiqua dès à présent le billet en clair. «Il fera connaître à Votre Majesté, ajoutait M. de Champagny en quelques lignes d'envoi, que ce courrier ne lui apporte pas encore la nouvelle décisive qu'elle désire [344].» Le ministre passa ensuite la nuit à déchiffrer les deux dépêches et y lut effectivement que les pourparlers avec l'Impératrice mère continuaient sans aboutir: la correspondance de l'ambassadeur n'était que le bulletin de cette négociation, d'après la version d'Alexandre [345].
[Note 344: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1698.
[Note 345: ][ (retour) ] Toutes les citations qui suivent jusqu'à la page 529, à l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirées des deux lettres de Caulaincourt à Champagny en date des 15 et 21 janvier 1810.
Le fils et la mère se voyaient tous les jours. Leur causerie ou plutôt leur conférence durait trois heures, et l'empereur Alexandre, dans de fréquentes entrevues avec Caulaincourt, se piquait de ne lui laisser ignorer aucun des incidents survenus. La réponse de Tver était arrivée: elle était favorable. Malgré cet avis, l'Impératrice mère éprouvait toujours une peine singulière à se décider. Ses objections ne se concentraient pas sur un point précis; elles se multipliaient à l'infini, variant tous les jours, se renouvelant sans cesse, tantôt sérieuses et plausibles, tantôt fantasques et étranges.
D'abord, elle avait mis en avant le jeune âge de la grande-duchesse; elle convenait que sa fille était nubile, «qu'il y en avait eu des marques prononcées, quoique légères», mais elle citait l'exemple des deux aînées, l'archiduchesse Palatine et la duchesse de Mecklembourg, toutes deux mortes pour avoir été mariées trop jeunes. Les jours suivants, la question d'âge avait paru la préoccuper moins, mais «elle s'était gendarmée à l'idée de marier sa fille à un prince divorcé». L'Église ne désapprouvait-elle point toute union de ce genre? Ce fut Caulaincourt qui suggéra au Tsar une réponse à cette objection: partageant l'erreur fort répandue d'après laquelle le lien formé entre Napoléon et Joséphine eût été purement civil, ignorant la procédure engagée devant l'officialité de Paris et la décision qui en avait été la suite, il déclara que le mariage n'avait point existé aux yeux de l'Église. Mais l'Impératrice mère n'était jamais à court d'arguments, parfois fort subtils; se plaçant désormais sur le terrain de la loi civile, elle fit observer que le code Napoléon ne permettait point à l'époux divorcé de se remarier avant deux ans; il fallut bien lui répondre que le code Napoléon assujettissait tout le monde en France, sauf son auteur [346]. Puis, disait-elle, un mariage n'est pas chose qui se brusque et s'improvise; il faut y réfléchir mûrement et prendre son temps. Est-il besoin de se presser si fort pour arriver à une détermination puisque,--c'est l'empereur Alexandre lui-même qui l'affirme,--aucune parole n'est encore venue de Paris, et que l'on se borne à causer d'une éventualité?
[Note 346: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810. En réalité, le code Napoléon exigeait trois ans, en cas de divorce par consentement mutuel. Art. 297.
«Napoléon peut-il avoir des enfants?» dit un jour l'Impératrice. Alexandre se porta aussitôt garant de son allié. Sa mère revint à la charge; elle prétendait savoir que Napoléon n'avait jamais eu d'enfants, «même avec ses maîtresses [347]»; ainsi l'objet essentiel du mariage pourrait être manqué. Qui savait les inconvénients et les humiliations qui en résulteraient pour la future souveraine? Ne serait-elle pas répudiée à son tour? Ne lui demanderait-on point de se prêter à quelque indigne supercherie? Et l'Impératrice citait aussitôt un fait, exact ou supposé, qui avait longtemps défrayé la chronique des cours: en Suède, sous le règne de Gustave III, on aurait, par une scandaleuse substitution de père, procuré un enfant à la Reine, un héritier à la couronne, et suppléé à l'insuffisance du Roi: «Ma fille, disait l'Impératrice, a trop de principes pour se prêter jamais à rien de tel [348].»