[Note 353: ][ (retour) ] Caulaincourt à Talleyrand, lettre précitée du 6 février 1810.
[Note 354: ][ (retour) ] Mémoires de la comtesse Edling, p. 49.
En général,--c'était du moins l'impression de l'ambassadeur,--le public mondain ne se montrait point contraire au mariage. Malgré leurs préventions obstinées contre la France nouvelle et son chef, les Russes se sentaient-ils flattés de la préférence donnée à leur maison, et chez eux, la passion politique se taisait-elle devant l'orgueil satisfait? Quoi qu'il en fût, Caulaincourt croyait savoir que l'Impératrice mère, ayant demandé certains avis, les avait recueillis propres à la bien disposer; loin d'approuver sa résistance, l'opinion l'encourageait à céder, préjugeait même sa décision, annonçait partout une solution affirmative, et cette unanimité d'expressions semblait devoir influencer une princesse particulièrement sensible au jugement du monde.
Que ne cédait-elle donc à la fin, quand toutes ses objections avaient été victorieusement combattues, quand chacun la sollicitait de consentir! À cette question, très nettement posée par Caulaincourt, l'empereur Alexandre répondait comme il suit: «L'Impératrice ne met aucune opposition réelle, mais, en même temps, et par une suite naturelle de son caractère, elle ne sort pas de son indécision... En un mot, on paraît pencher pour le projet, mais, par suite de cette indécision de caractère, de cette faiblesse féminine qui croit échapper à l'embarras d'un choix délicat en l'ajournant, on ne se décide pas...» Il paraissait toutefois que, pour transformer en acquiescement bien net une tendance favorable, pour arracher ce oui qui semblait sur les lèvres de l'Impératrice, un dernier et vigoureux effort de son fils dût suffire. Supplié de ne plus l'ajourner, Alexandre promettait de nouvelles et plus pressantes instances, mais reprenait en même temps l'éternelle excuse de sa lenteur: il ne voulait point, disait-il, laisser soupçonner à sa mère, par une précipitation intempestive, que Napoléon avait parlé. Caulaincourt commençait à désirer qu'il mît dans sa manière de traiter un peu moins de précautions et plus d'entrain; il le pria de faire savoir qu'il y avait eu demande expressément prononcée. Alexandre répondit qu'il s'en garderait bien: «N'étant pas sûr de la discrétion de sa mère, il fallait que ce secret restât avec lui si la chose ne réussissait pas.» Il continuait, d'ailleurs, à augurer avantageusement de l'issue finale, sans accélérer sa marche ni accentuer son attitude. En somme, lorsque Caulaincourt avait fermé son second courrier, c'est-à-dire le 21 janvier, le deuxième délai de dix jours était largement dépassé, et l'ambassadeur en était encore à attendre la réponse plusieurs fois réclamée. Il l'espérait sous peu, la prévoyait satisfaisante, mais, pour le moment, n'avait à transmettre que ses dialogues avec l'empereur Alexandre, les paroles prêtées à l'Impératrice mère, les propos tenus à Pétersbourg, le tout textuellement relaté dans ses deux nouvelles dépêches.
Ces pièces, placées sous les yeux de l'Empereur le lendemain de leur arrivée, achevèrent de l'éclairer et finirent son indécision: ce fut le coup de grâce porté à ses scrupules. Dans le langage d'Alexandre, il reconnut le témoignage évident d'intentions évasives. Cette réponse qui lui est annoncée, il juge qu'elle ne viendra pas ou sera négative; dans tous les cas, elle a trop tardé pour qu'elle puisse influer sur sa décision. Il n'hésite plus désormais; considérant que les délais apportés à le satisfaire préparent une fin de non-recevoir et suffisent d'ailleurs à le dégager, il s'estime entièrement libre de se rejeter vers un parti qui le vengera supérieurement des dédains de la Russie. Cette revanche magnifique que Vienne lui offre, il met maintenant une ardente précipitation à la saisir; pour échapper au fâcheux effet d'un mariage manqué, il en improvise un autre: autant il a mis naguère de promptitude et d'impétuosité à se porter vers la Russie, autant il en met aujourd'hui à se détourner en sens inverse; il veut qu'en vingt-quatre heures tout soit terminé avec l'Autriche, et au refus qu'il pressent du côté de Pétersbourg, qu'il juge inévitable, imminent, qu'il voit venir, il se hâte d'opposer une défection retentissante et préventive.
Les dépêches de Caulaincourt avaient été lues par lui pendant la matinée du 6. Dans l'après-midi, par ses ordres, on se mit à la recherche de l'ambassadeur autrichien. Celui-ci passait la journée hors de Paris et s'était rendu à une partie de chasse. Ce fut là que «le premier mot [355]» lui parvint; il fut averti de rentrer à son hôtel et d'y attendre une communication importante. À six heures du soir, il vit arriver le prince Eugène. En peu de paroles, le vice-roi lui exposa que l'Empereur avait jeté son dévolu sur l'archiduchesse, se tenait prêt à l'épouser, mais y mettait une condition: c'était que l'on conclurait sans désemparer, et que le contrat serait signé dans quelques heures. Tout ajournement serait considéré comme un refus, et la volonté du maître se porterait ailleurs.
[Note 355: ][ (retour) ] Lettre citée du duc de Dalberg.
Cet avis éveilla chez Schwartzenberg un tumulte de sentiments contraires. S'il éprouvait une joie profonde à la pensée qu'une occurrence inespérée s'offrait pour finir les malheurs de l'Autriche, garantir l'existence et relever la fortune de cette monarchie, l'engagement soudain et irrévocable qu'on exigeait de lui exposait gravement sa responsabilité. Sa cour lui avait permis de ne point se dérober à des avances, de laisser prévoir une acceptation; mais elle n'avait jamais pensé que Napoléon le mettrait brusquement en demeure de se lier par écrit, avant d'avoir pris de nouveaux ordres, et elle avait négligé de le munir de pouvoirs en conséquence: il était autorisé à tout, sauf à signer. «Jamais ambassadeur, a raconté Eugène, ne se trouva dans une situation plus cruelle; je le voyais se démener, suer à grosses gouttes, faire d'inutiles représentations [356].» À la fin, parvenu à ce tournant décisif de sa carrière, Schwartzenberg jugea qu'il est des moments où un diplomate avisé doit payer d'initiative, de résolution, et jouer intrépidement son avenir: il se déclara prêt à signer.
[Note 356: ][ (retour) ] Mémoires de la comtesse Edling, p. 193, d'après un récit du prince Eugène.
Eugène se hâta de rapporter cette nouvelle aux Tuileries, où l'Empereur l'attendait, paraît-il, avec une extrême impatience. «Dès que le mot oui sortit de ma bouche, a dit le prince [357], je vis le grand homme se livrer à une joie tellement impétueuse et folle que j'en demeurai stupéfait.» Cette scène a été rapportée par Eugène en 1814, à Vienne, pendant le congrès, à la comtesse Edling, amie de Capo d'Istria, admiratrice fervente d'Alexandre, dont elle se crut un instant l'Égérie. Si l'on songe à la situation présente des deux interlocuteurs, au lieu et à la date de leur rencontre, on peut supposer que le récit a été fait ou transmis avec une exagération peu favorable au conquérant tombé. Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté d'admettre que la satisfaction de l'Empereur ait été forte et exubérante. Elle était tout à la fois absolue et relative: l'union avec la fille des Habsbourg le grandissait encore, le légitimait presque aux yeux de l'Europe; d'autre part, il se sentait désormais assuré et garanti contre les suites du mauvais vouloir de la Russie.