[Note 357: ][ (retour) ] Id., p. 194.
Sans perdre de temps, le soir même, il assembla à nouveau le conseil extraordinaire qui avait été tenu neuf jours auparavant. Il importait que le choix de l'archiduchesse, acquis en fait, parût sortir d'une imposante consultation; c'était d'ailleurs pour Napoléon un moyen de l'annoncer et de le publier que d'en faire l'objet d'un nouveau débat, qu'il ne laisserait point cette fois sans conclusion. Donc, les convocations sont lancées, les estafettes volent, et successivement, dans le cours de la soirée, se retrouvent aux Tuileries «le roi de Hollande, le vice-roi d'Italie, le cardinal Fesch, les grands dignitaires, les ministres, les présidents du Sénat et du Corps législatif [358]».
[Note 358: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.
La réunion s'ouvrit fort tard, sous la présidence de l'Empereur, et cette séance aux lumières, décidée d'urgence, tenue dans le calme de la nuit, alors qu'autour du palais vivement éclairé s'assoupissaient tous les bruits de la ville, parut emprunter à l'heure et aux circonstances une plus mystérieuse gravité. Cependant, il n'y avait plus de place pour l'apparence même d'un débat approfondi et digne. Le bruit de la décision prise le matin s'était promptement répandu: pendant la journée, il en avait été parlé dans tous les milieux, dans tous les salons; on avait entendu les ministres, les femmes des ministres surtout, annoncer l'insigne événement, en prévoir toutes les conséquences, même les plus futiles, discuter déjà l'article des cadeaux, désigner les destinataires futurs des cordons autrichiens et des «tabatières très ostensibles [359]». Avertis de toutes parts, les membres du conseil, ceux mêmes qui n'avaient point été initiés directement au secret, savaient que leur rôle se bornerait à approuver un choix arrêté d'avance.
[Note 359: ][ (retour) ] Lettre précitée du duc de Dalberg.
La question fut posée d'ailleurs de manière à préjuger et à commander la réponse. Champagny lut en entier les quatre dépêches de Caulaincourt, ne fit plus mystère des pièces qui dénotaient à Pétersbourg un manque d'empressement. Pendant la lecture, les assistants observaient l'Empereur, cherchaient à lire sur ses traits le mouvement de sa pensée, voyaient assez «qu'il n'était point d'humeur ni en position d'attendre le jour où l'Impératrice mère jugerait à propos de consentir [360]», et cette constatation réduisit au silence les derniers partisans de la grande-duchesse. Quelques indépendants risquèrent un vœu timide en faveur de la Saxe; le reste se sentit pris pour l'Autriche d'un enthousiasme immodéré. Comme le front du maître s'était détourné de la Russie, tout le monde se donna carrière contre elle; chacun voulut placer son mot, trouver un argument, ajouter une raison de plus à toutes celles qui avaient pu motiver l'exclusion prononcée. L'âge de la princesse, qui prêtait matière à de sérieuses objections, fut naturellement invoqué; l'article de la religion devint un thème à d'inépuisables variations. La prétention d'installer aux Tuileries un prêtre étranger fut jugée déplacée, choquante, «impliquant une infériorité dont la nation serait blessée [361]». En dehors même de cette condition inadmissible, la différence de culte ne constituait-elle point à elle seule un insurmontable obstacle? Ainsi, «ce serait la compagne de l'Empereur et la souveraine de la France qui n'aurait ni la religion de son époux, ni celle d'aucun de ses sujets [362]». Ceux-ci la verraient pratiquer un culte inconnu, d'un formalisme étroit, surchargé d'observances minutieuses; ils la verraient s'adonner à des dévotions que la France ignore et ne saurait comprendre; elle apporterait parmi nous non seulement sa foi, mais ses superstitions. Elle aurait ses fêtes à elle, son calendrier spécial, qui la mettrait constamment en contradiction avec les Français; elle n'assisterait point à ces solennités religieuses si chères à la nation et si profondément entrées dans nos mœurs; son carême coïnciderait avec nos jours d'allégresse; elle aurait à se réjouir quand tout le monde autour d'elle ferait pénitence: «Quelle inconvenance à voir l'Impératrice se livrer aux plaisirs du carnaval lorsqu'il serait passé pour toute la France, et ne pas partager avec l'Empereur les solennités du premier jour de l'an [363]!...» Ces observations et beaucoup d'autres du même genre prolongèrent la réunion jusqu'à une heure avancée de la nuit. Le débat épuisé, Napoléon mit fin, en annonçant sa décision, à cette séance de pur apparat et d'enregistrement, et laissa la voix publique, suffisamment avertie, répandre la grande nouvelle dans toutes les parties de la ville, de l'Empire, du monde, et en propager indéfiniment les échos.
[Note 360: ][ (retour) ] Ernouf, p. 276, d'après les notes de Maret.
[Note 361: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.
[Note 362: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.