Comme toujours, Champagny écrit sous l'inspiration et presque sous la dictée de l'Empereur. Le but de la lettre est d'expliquer à la Russie, sans la froisser, comment on s'est trouvé amené à se passer définitivement d'elle et à nouer ailleurs l'alliance de famille. Cette démarche est toute de ménagement, de conciliation; cependant, tel est le caractère de Napoléon, et si vive est chez lui la révolte de l'orgueil blessé, qu'à tout moment, sous des formules émollientes, percent le dépit, l'amertume, et se montre la pointe.
Les motifs à donner par Caulaincourt seront l'amplification de ceux sommairement indiqués dans la précédente dépêche. D'abord, il n'y a pas à dissimuler que les lenteurs de la Russie ont mal répondu à l'impatience des Français et de leur souverain; mais il conviendra de n'attribuer ces retards qu'à l'Impératrice mère. Ensuite, Caulaincourt insistera sur l'inconvénient de l'âge, sur l'impossibilité d'admettre aux Tuileries un prêtre étranger; il fera valoir les objections développées à ce sujet dans le conseil, et pourra se retrancher derrière l'avis des hommes les plus éminents de la France. En tout, ses communications devront porter le cachet de la franchise et de l'aisance, mais il ne saurait y mettre des formes trop polies et trop douces; c'est le cas pour lui de faire appel à cette aménité, à ce liant, à ce charme de rapports, qui ont si justement établi son crédit à la cour où il représente. Il devra tout dire, mais qu'il sache dire avec grâce; qu'il indique les torts de la Russie, mais que l'empereur Alexandre demeure toujours hors de cause et ne se sente jamais personnellement atteint. Il est bon d'exprimer des regrets, mais il n'est pas interdit de faire sentir que, si la Russie ne possède plus une princesse en état de répondre aux vœux de la France, la faute ne nous en est pas imputable, et ici se placera naturellement une allusion à la conduite passée de l'Impératrice mère: «Combien l'Empereur a regretté qu'on se fût si pressé de marier la grande-duchesse Catherine à un prince qui ne pouvait ni l'honorer, ni procurer à la Russie aucun avantage!»
Ce qu'il faut répéter sans se lasser, c'est que l'union avec Marie-Louise ne modifiera nullement les rapports établis avec le Tsar, que le système de Tilsit subsiste dans son entier, sacré, intangible, qu'il continuera d'y avoir mariage politique entre la France et la Russie; l'instruction appuie sur ce point en des termes dont l'exagération même diminue la valeur. «En résultat, dit-elle, le mariage avec l'archiduchesse ne changera rien à la politique, vous êtes chargé d'en donner l'assurance la plus positive. Nous sommes portés à croire qu'il donnera plus de force à notre alliance avec la Russie; il ajoute à notre empressement de la resserrer, et peut-être qu'à ce lien politique viendront se joindre dans la suite des liens de famille qui n'auront pas l'inconvénient que l'on a entrevu dans la circonstance.»
Après avoir prescrit le langage à tenir, la lettre ajoute, pour l'information personnelle du duc de Vicence, quelques confidences précieuses à recueillir, car elles éclairent d'un jour rétrospectif les véritables causes du mariage autrichien et permettent d'en pressentir les conséquences. C'est ici que l'Empereur se montre entièrement. Il ne laisse pas ignorer à son ambassadeur que, quoi qu'il fasse dire à l'empereur Alexandre, il se trouve contre ce prince de justes griefs. Il ne se serait point offusqué d'un refus franchement énoncé et qui eût pu, après tout, s'appuyer sur des motifs respectables: il ne saurait comprendre qu'au lieu de répondre catégoriquement à une question posée de confiance, le Tsar ait usé de détours, de faux-fuyants; ce qui l'a peiné et irrité, c'est le procédé plus que le fait: «En réalité, écrit le duc de Cadore à Caulaincourt, et ce que je dis là est pour vous, l'Empereur croit avoir à se plaindre de l'empereur Alexandre, non à cause du refus, mais du délai, de ces délais qui ont fait perdre un temps si précieux et qui l'aurait toujours été quand, au lieu d'avoir à remplir le vœu de tant de millions d'hommes et à les tranquilliser sur leur avenir, il n'eût été question que de mettre un terme à la monotonie de l'intérieur actuel de Sa Majesté. Dans de telles circonstances, on devait à l'Empereur de lui répondre en trente-six heures, au moins en deux jours, ce qui était le terme indiqué dans ma première lettre.» C'est, en somme, le retard de la Russie à se prononcer, avec la signification dilatoire qu'il a fallu lui attribuer, qui a été le motif déterminant du mariage autrichien. Malgré les raisons accessoires qui ont pu altérer les préférences premières, le mariage russe serait fait aujourd'hui, si l'on y avait mis à Pétersbourg quelque bonne grâce; l'instruction le dit textuellement, et elle ajoute: «La Russie n'a pas mis à profit une circonstance très importante pour elle; ce n'est point la faute de l'Empereur.» D'ailleurs, vis-à-vis des Russes eux-mêmes, il ne plaît point à Napoléon de passer pour dupe de leur manège, et sa recommandation finale à l'ambassadeur est de leur laisser entendre, avec les ménagements voulus, que l'on a parfaitement saisi où tendaient ces ajournements répétés, ces perpétuelles remises: «Mettez douceur, discrétion, prudence dans vos communications, écrit Champagny, accompagnez-les de protestations convenables, elles ne seront pas démenties. Éloignez tout ce qui pourrait blesser, mais faites sentir qu'après vous avoir demandé des délais successifs de dix jours, vous parler le 20 et ne plus fixer aucun terme pour vous répondre, a dû paraître une défaite qui obligeait à prendre un parti.»
III
LE REFUS DE LA RUSSIE
En donnant une interprétation négative aux paroles hésitantes de la Russie, en y découvrant les préliminaires d'un refus, Napoléon avait-il bien vu? L'événement allait-il lui donner tort ou raison? Sur ce point, la correspondance ultérieure de Caulaincourt vint presque immédiatement lever tous les doutes. Les dépêches expédiées de Paris les 6 et 7 février se croisèrent en route avec un troisième courrier envoyé par le duc de Vicence; il apportait enfin la réponse de la Russie, et cette réponse était un refus.
Pendant quinze longs jours encore, l'ambassadeur avait été tenu en suspens, ne recueillant pour toute satisfaction que des paroles d'encouragement. Chaque fois que le Tsar se laissait approcher et saisir, c'était pour protester de l'intérêt passionné qu'il portait au projet, pour parler de ses espérances, de ses efforts méritoires. «L'empereur Napoléon, disait-il au duc, peut compter que je le sers comme vous, de cœur et d'âme [375].» Mais il avouait en même temps qu'il n'avait encore rien terminé. Cependant, lorsque la fin de janvier se fut écoulée tout entière et que l'ambassadeur, perdant patience, eût demandé très positivement à être fixé, Alexandre promit à bref délai et sans faute une parole décisive de sa mère, dans un sens ou dans l'autre. Ce fut le 4 février qu'il la transmit à Caulaincourt, en insistant sur la déception qu'elle lui causait: l'Impératrice avait fini par déclarer expressément qu'elle ne saurait consentir au mariage avant deux ans, vu l'extrême jeunesse de sa fille. Cette réponse, avons-nous dit, équivalait à un refus. Aussi bien, faire savoir à un prétendant pressé de s'établir qu'on ne saurait lui accorder que dans deux ans l'objet de ses vœux, n'est-ce point l'éconduire avec des formes? Et l'empereur Alexandre interprétait si bien comme un dénouement négatif la décision maternelle qu'il avait cru devoir, en la communiquant à Caulaincourt, y joindre le commentaire le plus décourageant. Il avait émis le vœu que l'on en restât là, que l'on s'épargnât des tentatives désormais inutiles, et il avait eu soin de clore l'entretien par ces assurances banales, ces regrets obligés qui sont, en pareil cas, l'accompagnement ordinaire et aussi la confirmation d'une rupture.
[Note 375: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810.
«L'Empereur ayant insisté avec force et exigé une réponse, écrivait l'ambassadeur le 5 février, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence de ce qu'il m'a dit le 4. L'âge est le seul obstacle que l'Impératrice mère trouve au mariage. L'exemple malheureux de ses deux filles aînées fait qu'elle ne pourrait y consentir que dans deux ans. Mademoiselle la grande-duchesse Anne ne pourrait, comme ses sœurs Marie et Catherine, se marier avant dix-huit ans. L'Impératrice est flattée de cette idée, m'a dit encore l'Empereur; mais aucune raison n'a pu la déterminer à passer sur la crainte d'exposer la vie de sa fille en la mariant plus tôt. L'empereur Alexandre ajouta que l'Impératrice ignorait, comme tout le monde, que l'empereur Napoléon eût eu la pensée de ce mariage, qu'il avait fait tout en son nom comme il me l'avait promis; que, voyant qu'on ne pouvait changer cette résolution maternelle, il n'avait pas été plus loin, l'empereur Napoléon ni lui n'étant pas faits pour recevoir de grâce; que, par amour-propre pour les deux empereurs, il ne fallait donc pas insister sur une chose qu'on voudrait leur faire passer pour une faveur et qui ne pourrait en être une que pour la jeune personne. Je répète à Votre Excellence les propres paroles de l'Empereur; il ajouta que l'alliance comme l'amitié avait été franche et intime sans cela, qu'il espérait que cette difficulté n'y changerait rien: que, de son côté, il n'avait besoin d'aucun nouveau lien pour tenir à Sa Majesté, qu'il regrettait que cela n'ait pu s'arranger comme on le désirait, comme il le voulait, parce que cette union aurait, plus que toute autre chose, prouvé à l'Angleterre que l'alliance était indissoluble et que la paix de l'Europe ne pouvait plus être troublée. Il ajouta encore que Sa Majesté était pressée et devait l'être; qu'ayant annoncé à l'Europe qu'elle voulait des enfants, elle ne pouvait ni ne devait attendre; qu'il regrettait de n'avoir que des vœux pour son bonheur à lui offrir; que, n'ayant pu lui donner comme garantie de son amitié une de ses sœurs, il élèverait ses frères dans les sentiments de l'alliance et des intérêts communs des deux États.»