Malgré ce congé en forme courtoise, Caulaincourt ne s'était point tenu pour battu; il était revenu à la charge, avait conjuré Alexandre de parler encore à l'Impératrice, de la faire revenir sur sa détermination, de forcer son consentement. «Chauffant de toutes manières [376]», suivant son expression, il avait repris un à un tous ses arguments, mis son imagination à la torture pour en découvrir de nouveaux. Même, sûr de l'estime et de l'attachement du monarque, il lui avait parlé un langage extrêmement vif, n'épargnant aucun moyen pour le stimuler et le piquer au jeu, tâchant d'intéresser son amour-propre, allant jusqu'à lui faire honte de l'espèce d'assujettissement où le tenait sa mère: il en était résulté des scènes curieuses, où le Tsar n'avait opposé qu'inertie et douceur à ce pressant système d'attaques.
[Note 376: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 18 février 1810.
Il est bien entendu, disait l'ambassadeur, que l'empereur de Russie veut le mariage, et ici Alexandre ne manquait point de faire des signes d'assentiment: il le veut «comme chose avantageuse à la Russie, tranquillisante pour l'Europe, effrayante pour l'Angleterre, enfin comme une chose qui plaît à sa nation autant qu'au sentiment qu'il porte à l'empereur des Français». Eh bien! que n'a-t-il assez de caractère pour l'ordonner, pour s'affirmer enfin maître chez lui! Il a toujours déclaré que, fils respectueux, il réservait avec un soin jaloux la liberté de ses décisions en matière de politique et de gouvernement. Or, le mariage n'est-il point au premier chef affaire d'État, autant que pourrait l'être une question de paix ou de guerre? «Votre mère ne vous forcerait pas à déclarer la guerre à quelqu'un?--Non, sûrement.--Peut-elle donc vous empêcher de cimenter la plus grande, la plus utile alliance qui ait existé? Si c'est une chose politique, utile, avantageuse même, pouvez-vous, comme souverain, mettre dans la balance l'humeur d'une mère pendant quarante-huit heures avec le bien du monde? Est-ce ne rien pouvoir sur Votre Majesté que l'empêcher de faire la chose qui amènerait à la paix, qui serait la clef de la voûte et qui donnerait le bonheur à votre allié? Il faut que l'Impératrice soit une puissance bien plus formidable, bien plus imposante que la France et la Russie ensemble, puisque son caprice balance les intérêts de l'une et de l'autre.»
Ces observations semblaient gêner, embarrasser Alexandre, mais ne le décidaient point à prendre un autre ton: «Il a eu l'air de penser comme moi, écrivait Caulaincourt, mais sa mère en impose.» Il cherchait des excuses à sa faiblesse: «Si l'empereur Napoléon, disait-il, avait préparé la chose un peu d'avance et donné plus de temps, tout cela eût été tout différemment.» Puis, les raisons de santé invoquées par l'Impératrice, ses craintes si naturelles pour une vie précieuse, la rendaient bien forte; son fils eût pu contraindre ses préjugés; pouvait-il briser son cœur? «Dans ma position, reprenait Alexandre, que dire à ma mère qui pleure deux filles qu'elle a perdues pour avoir été mariées trop jeunes?» Il se plaignait et s'irritait tour à tour: «Ma sœur serait sans doute trop heureuse; cette destinée peut-elle se comparer à rien de ce qui existe ailleurs, à aucun des sots mariages qu'ont faits les autres?»
À la fin, tout en affirmant avec une grande énergie qu'il sentait les avantages de la chose «comme Russe et comme souverain», il pria l'ambassadeur de ne plus insister; d'un ton pénétré et presque solennel, dans une phrase pleine d'embarras et pourtant fort explicite, qu'il livra comme une suprême marque de confiance, il se résuma sur l'impossibilité et l'inanité d'une nouvelle démarche: «Vu l'âge de ma sœur, dit-il, et l'esprit récalcitrant de ma mère, je vous le répète avec le sentiment de ce qui est dû à la dignité et à la majesté du trône, de ce que je dois, de plus, à la confiance et à l'amitié de l'empereur Napoléon, et aussi avec la franchise que je mets dans mes conversations avec vous, parce que je vous regarde comme un ami qui a trop de tact pour ne pas donner à ma franchise le caractère que doit avoir dans des rapports la conversation confidentielle d'un souverain, je vous le répète donc, vu l'obstacle de l'âge, je pense que ce serait humilier l'Empereur et moi que de faire dans ce moment une demande à ma mère pour changer sa détermination.»
Cette fois, force fut à l'ambassadeur de s'incliner et de cesser ses instances. Il fit savoir à Paris qu'il s'abstiendrait «de remettre les fers au feu», à moins d'ordres nouveaux. Pour le moment, il s'avouait vaincu, jugeait l'entreprise manquée, s'excusait de son insuccès et réclamait l'indulgence de son souverain. «On a tort, sans doute, disait-il, quand on ne réussit pas dans une affaire de cette importance, mais j'ai pour moi la conscience qu'il n'était pas possible de faire plus.»
Ainsi, la clairvoyance de Napoléon ne l'avait point trompé. Le parti russe lui avait définitivement échappé deux jours avant qu'il y renonçât lui-même. En réalité, il n'avait pas eu le choix entre les deux princesses; lorsqu'il avait désigné la fille de l'empereur François, il n'avait point la faculté d'épouser la sœur d'Alexandre; une attente plus prolongée ne lui eût que mieux démontré la nécessité du parti auquel il s'était rallié par intuition, et les résistances de la Russie eussent fait dans tous les cas le mariage autrichien.
Ces résistances venaient-elles exclusivement de l'Impératrice, forte de la faiblesse de son fils? Dans l'expression de ses sentiments et de ses regrets, le Tsar était-il de bonne foi? Désirait-il le mariage et s'était-il incliné avec peine devant les répugnances et les angoisses d'une mère? Au contraire, y avait-il eu entre eux jeu concerté? Il n'est pas sans difficulté de répondre avec certitude à cette question. La lecture et la comparaison des documents ne suffisent pas toujours à donner cette seconde vue rétrospective qui permet de lire dans les âmes et d'y découvrir le mobile intime des actions. Néanmoins, dans le cas présent, les éléments ne font pas entièrement défaut pour résoudre le problème. Dans les derniers temps de la négociation, Caulaincourt avait essayé d'approfondir le mystère des conférences tenues à Gatchina, et de s'enquérir sur les attitudes respectives. Les renseignements qu'il obtint, appuyés d'autres indices, laissent entrevoir les sentiments qui parurent se heurter, entre le fils et la mère, et ne firent au fond que se coaliser.
L'Impératrice n'avait pas seulement opposé à toute idée de mariage la révolte de ses préjugés, ses alarmes maternelles, ses mille objections de princesse méticuleuse et timorée: elle avait invoqué des raisons d'État. Avec une perspicacité redoutable, elle avait signalé l'éternel point faible de la politique napoléonienne dans ses rapports avec la Russie, en montrant que les offres et les concessions de l'Empereur coïncidaient toujours avec quelque demande de service. «L'empereur Napoléon, avait-elle dit, ne tient pas à la Russie par principe et par sentiment, mais par besoin momentané de son concours; l'alliance actuelle n'est qu'une chose de circonstance pour paralyser le Nord pendant qu'on soumet le Midi.» Si Napoléon avait voulu faire du mariage la consécration d'un système durable, il eût préparé les choses par une longue suite d'égards et de procédés, au lieu d'agir par caprice: «il n'aurait point abreuvé l'empereur Alexandre de dégoûts à cause des Polonais; les paroles amicales ne sont venues qu'avec le divorce; on n'a proclamé ses sentiments pour la Russie qu'en même temps qu'on a divorcé». Les assurances que Napoléon donne aujourd'hui sont-elles sincères? Ne sont-elles pas démenties par certaines démarches secrètes, qui attestent sa profonde duplicité [377]? Encore si l'on pouvait espérer, par la princesse qu'on lui donnerait, agir sur lui et le tenir! Mais la grande-duchesse Anne est incapable de prendre quelque ascendant sur un tel mari: «C'est une femme douce, extrêmement bonne, plus recommandable par ses qualités que par son esprit; elle n'a point le caractère de sa sœur Catherine, qui à cette distance, et vu celui de l'empereur Napoléon, aurait au moins offert une espèce de garantie de son bonheur ou de la manière dont il se serait conduit et de l'espèce d'influence qu'elle aurait pu avoir. Celle-ci n'offre aucun de ces avantages ni pour elle ni pour la Russie, elle ne fera qu'une femme soumise et vertueuse, elle ennuiera peut-être [378].» En un mot, suivant Marie Féodorovna, en se prêtant au vœu impromptu de Bonaparte, la maison impériale de Russie eût sacrifié sans profit sa dignité, l'avenir d'un de ses enfants, et se serait inutilement mésalliée.
[Note 377: ][ (retour) ] D'après un récit de l'époque, les Mémoires du comte Oginski, II, 378-79, Napoléon, en même temps qu'il répudiait publiquement, dans l'exposé au Corps législatif, toute idée de rétablir la Pologne, eût averti tout bas les Polonais de Paris, par l'intermédiaire de Duroc, de ne point prendre ses paroles au pied de la lettre. Nous n'avons trouvé trace nulle part de ce fait, très conforme d'ailleurs au jeu double que Napoléon se croyait tenu de poursuivre entre Pétersbourg et Varsovie. Quoi qu'il en soit, le bruit en était venu aux oreilles d'Alexandre et l'avait impressionné très fâcheusement. Cf. les Mémoires de Czartoryski, II, 223.