[Note 378: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 18 février 1810.

Il paraît établi toutefois que l'Impératrice ne prétendait nullement à ce droit absolu de veto que le Tsar, dans ses entretiens avec Caulaincourt, se plaisait à lui attribuer. Elle prononçait son avis avec vivacité et chaleur, faisait toutes ses réserves, mais n'entendait pas entrer en lutte déclarée contre un fils qui était en même temps son souverain; elle s'inclinait d'avance devant sa détermination et lui reconnaissait le droit de statuer. Sur ce point, les témoignages recueillis par Caulaincourt s'accordent unanimement, et Napoléon eut par d'autres voies des révélations conformes [379]. Un mot d'Alexandre eût décidé de tout, sans troubler profondément la famille impériale. Si ce mot ne vint pas, si l'Empereur semble bien n'avoir insisté que pour la forme, c'est que les raisons émises par sa mère ne trouvaient en lui que trop d'écho et qu'il revenait, sur beaucoup de points, à penser comme elle. N'osant prendre l'initiative d'un refus, mais prévoyant les objections qui seraient faites à Gatchina et en reconnaissant la justesse, il avait été heureux de trouver en dehors de lui-même le point d'appui de sa résistance.

[Note 379: ][ (retour) ] Extrait d'un rapport de police de Paris: «L'on a vu, jeudi de la semaine dernière, sur le bureau du prince (Kourakine), une pièce assez importante; c'était dans un de ses moments d'assoupissement assez pesant; on n'a pu lire que la première page. C'est la copie d'une lettre de l'Impératrice mère à son fils l'empereur Alexandre. Elle porte en substance: «Mon fils, vous êtes souverain et par la constitution despote, maître de vos peuples, de votre famille. Vous pouvez disposer du sort de votre sœur, même de votre mère. Comme sujette, je garderai le silence, mais comme mère je vous parlerai de ma fille votre sœur et du parti que l'on veut vous faire prendre à cet égard, etc.» 8 février 1810. Archives nationales, AF, IV, 3722.

En somme, il y avait autre chose chez l'Impératrice douairière qu'un entêtement d'orgueil dynastique, compliqué d'appréhensions intimes, autre chose chez le Tsar que la crainte de froisser sa mère et de se créer des difficultés d'intérieur. Tous deux obéissaient à des inspirations plus hautes, et l'histoire doit relever la question. À Pétersbourg, Marie Féodorovna incarnait l'esprit de la coalition; elle personnifiait les passions de l'Europe aristocratique et royale, de cette Europe qui, après avoir cru trouver dans la Révolution une occasion de démembrer la France et d'assouvir de séculaires rancunes, avait vu avec terreur la France conquérante et débordée de ses frontières se retourner contre elle, s'était resserrée alors devant le péril, avait senti la nécessité d'affirmer contre l'usurpation triomphante la solidarité des antiques monarchies, l'exclusivisme jaloux des dynasties légitimes, et s'était fait des principes par haine et par peur. À Tilsit, Alexandre s'était un instant échappé des influences européennes ou avait cru s'en dégager. Depuis, les excès et les ruses de la politique napoléonienne, ses propres fautes, les impatiences de 1808, les déboires et les amertumes de 1809, le jeu fatal des événements, le conflit réveillé des intérêts, l'avaient insensiblement ramené vers d'autres voies, et il était trop près aujourd'hui de nos ennemis pour renouveler sous une forme plus compromettante le pacte de 1807. Alors, il eût vraisemblablement accédé à une demande en mariage: en 1810, il ne la repoussait pas en face, mais se servait de sa mère pour la décliner. Ainsi s'était formée entre l'Impératrice et son fils une connivence peut-être tacite par laquelle ils s'étaient partagé les rôles, la première assumant la responsabilité du refus, tandis que le jeune souverain atténuait par des paroles mielleuses la rigueur de cette mesure. Alexandre tenait encore à conserver la couleur de l'amitié et de l'alliance, car il y voyait le moyen d'affermir des conquêtes mal assurées, de se procurer quelque sécurité et d'éloigner les risques formidables d'un conflit: il n'entendait plus s'enchaîner à une fortune tout à la fois menaçante et fragile, dont le triomphe définitif et l'établissement solide eussent été la déchéance de l'ancienne Europe. Dans cette disposition, on pouvait encore, à la cour de Russie, entrer avec Napoléon en arrangement temporaire, non s'engager à jamais dans ses liens, se compromettre passagèrement avec lui, non l'épouser. Si l'Autriche avait été au-devant de nos désirs, c'est que l'horreur de sa situation ne lui permettait que d'envisager le péril immédiat et présent: placée sous la main du conquérant, à la merci d'un mouvement de colère, elle avait vu dans le mariage un suprême moyen de salut; elle avait offert sa princesse en holocauste pour apaiser le dieu malfaisant et détourner la foudre; elle s'était fait de nécessité vertu, et avait recherché l'alliance de famille parce qu'elle se sentait condamnée à la subir; moins vaincue, moins opprimée, plus libre de ses décisions, la Russie devait inévitablement s'y refuser.

IV

LE REJET DE LA CONVENTION

L'attitude finale de la Russie dément l'explication généralement donnée de ses lenteurs premières. Il a été écrit et répété jusqu'ici, d'après des témoignages incomplets, que l'empereur Alexandre, sans se refuser en principe au mariage, avait voulu seulement en composer le prix d'un grand avantage politique. En suspendant sa réponse, en se faisant prier, il n'eût eu d'autre but que de peser sur la détermination de son allié et d'obtenir sans retard, en échange de la grande-duchesse, la ratification de l'acte conclu contre la Pologne. Le Tsar se fût exécuté de bonne grâce, si la France l'avait contenté, et il eût, en fin de compte, fait dépendre sa propre décision de celle qui serait prise à Paris [380]. Ses dernières conversations avec Caulaincourt, tenues à une époque où il était matériellement impossible de savoir si la convention avait été ou non ratifiée, ne laissent plus de place à cette hypothèse. Si l'empereur Alexandre avait lié les deux questions, celle de la Pologne et celle du mariage, il aurait attendu que Napoléon eût statué sur la première pour trancher lui-même la seconde; sans satisfaire immédiatement nos espérances, il les eût entretenues jusqu'au bout et ne les eût pas à la fin découragées; il eût prolongé, ralenti la négociation, mais ne l'eût pas rompue. En réalité, offensé et alarmé des avantages conférés au duché de Varsovie, il se croyait droit dans tous les cas à une sûreté qui serait en même temps une réparation; entre l'engagement exigé de lui et celui auquel il prétendait, il n'admettait nullement la connexion intime, le caractère compensatoire que Napoléon avait voulu certainement établir.

[Note 380: ][ (retour) ] Thiers, XI, 359-361, 374. Helfert, 86.

Ce qu'il est permis de supposer, sans se trop hasarder, c'est qu'Alexandre, en accueillant d'abord la demande avec cordialité et même avec effusion, en demandant toutefois le temps de décider sa mère, en flattant Caulaincourt d'un heureux succès à l'échéance de deux ou trois semaines, avait espéré que Napoléon, sur ces premières apparences, ratifierait le traité d'emblée et de confiance, sans tenir encore l'objet de ses vœux. À cette date du 4 février où le Tsar avait enfin déguisé un refus sous forme d'ajournement à deux ans, il était très possible que l'Empereur, entre les mains duquel la convention devait se trouver depuis plusieurs jours, eût déjà donné, expédié sa signature, et ne fût plus en pouvoir de la ressaisir. Si ce cas s'était produit, la Russie aurait recueilli et tiré à elle tout le bénéfice de la double négociation: ayant su se faire payer d'avance, elle eût atteint ce merveilleux résultat de recevoir sans donner, de surprendre la ratification sans livrer la grande-duchesse [381].

[Note 381: ][ (retour) ] L'éditeur russe des Mémoires de la comtesse Edling fait honneur au Tsar de cette tactique: «Pendant deux mois, dit-il, Alexandre a mené Napoléon par le nez», afin de lui faire «signer un traité excessivement avantageux à la Russie». Note de la page 193.