En admettant qu'Alexandre eût formé ce subtil calcul, il avait compté, cette fois encore, sans la pénétration de l'autre empereur. Nous avons vu que le premier mouvement de Napoléon, en recevant à la fois le texte de la convention et les premières paroles au sujet du mariage, paroles aimables, mais peu concluantes, avait été de réserver l'affaire corrélative et d'ajourner sa signature. Au reste, la teneur du traité, par elle-même, lui avait semblé difficilement conciliable avec sa dignité. Au premier coup d'œil jeté par lui sur les articles, cette phrase fatidique, se détachant en vedette: «La Pologne ne sera jamais rétablie», l'avait arrêté et cabré. Pourquoi cette formule sans précédent? Il s'interdira volontiers de porter atteinte à la sécurité d'Alexandre en favorisant le rétablissement de la Pologne; peut-on lui demander de garantir cette sécurité envers et contre tous, de prendre vis-à-vis des Russes le rôle d'une Providence active et tutélaire, occupée à écarter d'eux tous les risques de l'avenir? Et c'est à quoi l'obligerait pourtant le traité conclu. Il veut savoir si les instructions de Caulaincourt, qu'il n'a pas eu le temps de revoir lors de leur envoi précipité, autorisaient l'ambassadeur à aller aussi loin; il en fait rechercher la minute et demande à Champagny un rapport [382]. Dès à présent, il se sent sollicité à ne point ratifier. Cependant, il ne décide rien encore et attend, pour prendre un parti, que les dispositions de la Russie à propos du mariage se soient mieux accusées. Tandis qu'Alexandre s'efforce de dissocier les deux questions, Napoléon les laisse perpétuellement réagir l'une sur l'autre.

[Note 382: ][ (retour) ] Corresp., 16177. Le rapport figure aux archives des affaires étrangères, Russie, 1810.

Quand il eut compris, dix jours plus tard et sur le vu de nouvelles pièces, que la Russie se préparait à l'éconduire, quand il eut en conséquence brusqué le dénouement avec l'Autriche, son premier soin fut de revenir à l'autre affaire. Instantanément, dans la journée même du 6, malgré tant d'objets qui réclamaient son attention, il reprit l'examen du traité. Cette fois, il n'eut plus d'hésitation; il ne résista plus à s'insurger contre une formule abstraite et trop rigoureuse; il ne livrera pas le plus compromettant des gages à qui ne lui en accorde aucun; en face d'une Russie définitivement suspecte, il ne peut plus sacrifier totalement la Pologne, qui est sa sûreté contre elle. Il décide par suite de ne point ratifier l'acte tel que son plénipotentiaire le soumet à sa signature.

Toutefois, un rejet pur et simple serait chose bien grave; l'avis de cette mesure, tombant à Pétersbourg en même temps que la nouvelle du mariage autrichien, pourrait troubler profondément et effarer la Russie, lui faire croire à une totale déviation de système et la rejeter elle-même vers nos ennemis. Par une transaction de plus entre son orgueil mortifié et sa politique, qui continuait à vouloir l'alliance, Napoléon se réduisit à un moyen terme dont la première idée lui était venue dès la réception du traité [383].

[Note 383: ][ (retour) ] Rapport de Champagny.

Cette signature qui lui est demandée avec instance, il ne la refusera pas absolument; il la donnera, l'enverra à Pétersbourg, mais apposée sur un acte un peu différent du premier. En d'autres termes, à la convention qu'on lui propose et qu'il ne saurait accepter, il en substituera une autre, identique pour le fond, amendée dans la forme, et l'expédiera toute ratifiée. Grâce à ce procédé, la satisfaction de la Russie, dans ce qu'elle a de compatible avec l'honneur et l'intérêt français, ne souffrira aucun retard; ce que désire Alexandre, c'est de tenir le plus tôt possible un écrit en forme par lequel Napoléon s'engage, en ce qui le concerne, à ne point poursuivre la restauration de la Pologne. Le traité français contiendra très expressément cette assurance. Il suffira donc au Tsar de ratifier lui-même cet acte, revêtu par avance de la sanction impériale, pour que le contrat entre les deux souverains se complète sur-le-champ, pour qu'il devienne parfait et parachevé, pour que Napoléon se trouve lié et la Russie en repos. D'urgence, Napoléon demande à Champagny un autre projet, en indiquant avec force, dans une lettre détaillée, les raisons qui nécessitent une rédaction plus correcte.

«Monsieur le duc de Cadore, écrit-il, présentez-moi un projet de convention à substituer à celle du duc de Vicence. Faites-lui connaître que je ne puis approuver cette convention, parce qu'il n'y a pas de dignité et qu'il y a des choses auxquelles il n'était pas autorisé. Je ne puis pas dire que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli (art. Ier), car ce serait dire que si un jour les Lithuaniens, ou toute autre circonstance, allaient le rétablir, je serais obligé d'envoyer des troupes pour m'y opposer. Cela est donc contraire à ma dignité. Mon but est de tranquilliser la Russie, et, pour l'atteindre, il suffit d'un article rédigé dans les termes suivants: «L'empereur Napoléon s'engage à ne jamais donner aucun secours ni assistance à quelque puissance ou à quelque soulèvement intérieur que ce puisse être qui tendraient à rétablir le royaume de Pologne [384]

[Note 384: ][ (retour) ] Corresp., 16178.

Les autres articles devront être remaniés dans le même sens. Partout où l'ambassadeur a promis notre intervention, le ministre devra se borner à stipuler notre abstention. Par exemple, l'article 2 du projet russe faisait un devoir aux parties contractantes de veiller à ce que les noms de Pologne et de Polonais ne fussent plus employés à l'avenir par personne. «Engagement ridicule et absurde [385]!» s'écrie l'Empereur. Va-t-il falloir qu'il prescrive à tous les gouvernements la périphrase à employer pour désigner la Pologne, qu'il leur impose un vocabulaire, qu'il parte en guerre contre un mot? Tout ce qu'il peut promettre, c'est de ne plus prononcer lui-même les expressions qui déplaisent: l'article incriminé devra faire place au suivant: «L'empereur Napoléon s'engage à ne jamais se servir, dans aucun acte public de quelque nature qu'il puisse être, des noms de Pologne et de Polonais, pour désigner des pays qui faisaient partie de l'ancienne Pologne.»

[Note 385: ][ (retour) ] Id.