CHAPITRE VIII
LA CÉLÉBRATION
L'empereur Alexandre n'a pas cru a la possibilité du mariage autrichien.--Sa première impression.--Son compliment à l'Empereur.--Remarques aigres-douces.--Rôle de l'opinion publique dans les événements qui vont suivre.--Impression produite à Paris par l'annonce du mariage; engouement des hautes classes pour l'Autriche.--Les colonies étrangères: Allemands et Polonais.--Tableau de Vienne au lendemain de la nouvelle.--Le parti antirusse.--Ses efforts pour déplacer l'Autriche vers l'Orient et l'y mettre en opposition avec la Russie.--Déception et angoisses à Pétersbourg.--Impopularité de l'Impératrice mère.--Arrivée du traité modifié.--Complet désarroi.--Plaintes du chancelier Roumiantsof; son appréciation sur l'alliance; appel à l'avenir.--Napoléon dans son rôle de fiancé.--Déplaisir que lui causent les reproches et les insinuations de la Russie.--Premier éclat de sa colère.--Il se radoucit et se contient.--Arrivée de Berthier à Vienne; le mariage par procuration; la France et l'Autriche en coquetterie réglée.--Napoléon s'excuse en Russie des distinctions accordées aux représentants de l'autre cour.--Les deux emprunts.--Voyage de Marie-Louise; caractère et portée des manifestations qui se produisent sur son passage.--Le comte de Metternich à Paris et à Compiègne.--La Russie en observation jalouse.--Le jour solennel.--Le corps diplomatique au Louvre.--Heures d'attente.--Toast du comte de Metternich.--Le roi de Rome et le roi des Romains.--L'ambassade russe pendant la cérémonie.--Craintes pour l'avenir.--Napoléon et Charles XII.--Enthousiasme et confiance populaires: la plus belle époque du règne.--Efforts de Napoléon pour donner à l'Europe quelques gages de modération.--Tentatives inutiles auprès de l'Angleterre; continuité fatale de la lutte.--Le mariage ne finit rien et prépare de nouveaux conflits.--Attitude de l'empereur Alexandre à l'époque de la célébration: en cet instant où la fortune de Napoléon touche à son apogée, le péril d'une guerre avec la Russie se lève sur l'horizon.
C'est une tendance naturelle à l'esprit humain que d'éprouver une inclination subite et de tardifs regrets pour les avantages par nous dédaignés, dès que nous voyons autrui s'en saisir et en profiter. Il ne semble point que l'empereur Alexandre ait prévu le mariage avec l'archiduchesse comme une conséquence nécessaire de son refus. Les traditions et les principes de l'Autriche le rassuraient contre cette hypothèse; il ne s'attendait point de sa part à une condescendance aussi avisée, à tant d'habileté et de résolution: à l'heure où la cour de Vienne engageait sa foi, il en était encore à présager une reprise d'hostilités plus ou moins prochaine entre elle et la France [388]. Aussi la nouvelle du contrat signé par Schwartzenberg lui causa-t-elle un vif sentiment de surprise et de désappointement.
[Note 388: ][ (retour) ] Mémoires du prince Adam Czartoryski, II, 221.
Il était trop maître de lui, à la vérité, il avait trop de fierté pour manifester son dépit; son attitude fut correcte, empressée même, et il sut une fois de plus mettre les formes de son côté. Il voulut que ses félicitations parvinssent à Paris avant toutes autres; son premier soin fut de désigner l'un de ses ministres, le prince Alexis Kourakine, frère de l'ambassadeur, pour les porter à titre d'envoyé extraordinaire. Il l'expédia de suite, en toute hâte, lui laissant à peine le temps de faire ses préparatifs de voyage [389]. Seulement, dans ses entretiens avec Caulaincourt, il ne cacha point que l'Empereur aurait pu agir avec plus de délicatesse et d'égards. La précipitation avec laquelle la France s'était engagée à Vienne, alors que la négociation avait été si vivement entamée à Pétersbourg et durait encore, eût risqué d'exposer la Russie aux pires humiliations, si celle-ci n'avait eu l'esprit de se mettre à couvert; c'était donc un bonheur que l'Impératrice mère eût fait opposition et surtout que son fils lui eût caché nos demandes; l'événement justifiait avec éclat cette marche prudente. «Il est cependant heureux, disait Alexandre, que l'âge de ma sœur nous ait arrêtés ici. Si je ne m'étais pas borné à parler du mariage en mon nom et comme d'une chose où vous n'étiez pour rien, quel effet cela aurait-il produit? Où en serions-nous, si j'eusse eu moins de circonspection vis-à-vis de ma mère, si j'eusse moins respecté ses droits? Quels reproches n'aurais-je pas aussi à vous adresser? Les retards dont vous vous plaigniez alors n'étaient donc que de la sagesse [390].»
[Note 389: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 17 mars et 4 avril 1810. «Le prince Kourakine que je quitte à l'instant, ajoutait l'ambassadeur, a été tellement pressé par l'Empereur qu'il part sous quarante-huit heures. Il voulait tarder quelques jours pour se présenter avec l'habit des grands officiers de la cour dont il a demandé le costume pour cette mission, celui de ministre étant assez mesquin. L'Empereur, en lui accordant l'habit, a mis pour condition qu'il ne l'attendrait pas et qu'un courrier le lui porterait.»
[Note 390: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 26 février 1810.
Ces remarques rétrospectives, placées en passant, n'empêchaient point Alexandre de réitérer à tout propos ses vœux pour le bonheur de son allié. Quant aux conséquences politiques du mariage, il disait les envisager avec confiance. Il rappelait que l'amélioration de nos rapports avec l'Autriche lui avait toujours paru une garantie nécessaire de la paix européenne; combien n'avait-il point déploré la rupture de 1809! Ces observations étaient justes, mais il y avait loin d'une simple détente entre la France et l'Autriche, très sagement désirée par Alexandre, à un rapprochement intime, exclusif, et c'était là pourtant ce qui lui semblait devoir résulter du mariage. L'Empereur a changé d'alliance: telle fut sa première pensée. Par malheur, il allait être immédiatement affermi dans ce soupçon par la voix publique, toujours légère et exagérée dans ses jugements, par les rumeurs nées autour de lui ou venues de tous les points de l'horizon, par le long et bruyant commentaire qui s'élevait d'un bout à l'autre de l'Europe à mesure que s'y répandait l'annonce du mariage. Ce qui accrut de suite l'importance propre de cet événement, ce fut la signification qui lui fut attribuée de toutes parts, mais surtout dans les trois capitales intéressées, à Paris, à Vienne, à Pétersbourg: l'opinion en créa dans une certaine mesure les conséquences en les préjugeant; elle les précipita tout au moins par l'insistance qu'elle mit à les prophétiser.
À Paris, dans la foule, la sensation fut intense, mais courte. Familiarisé avec le merveilleux, blasé sur l'extraordinaire, le peuple de Paris s'était habitué à voir, dans le grand drame qui se poursuivait sous ses yeux, les péripéties se succéder et s'accumuler avec une rapidité étourdissante; il s'exclamait encore à chaque coup de théâtre qui lui découvrait une scène inattendue et grandiose, mais ne s'y intéressait qu'un instant. Les bruits de réaction, de rigueurs contre les révolutionnaires, qui circulèrent à plusieurs reprises, ne produisirent qu'une agitation superficielle. En fait, par l'interruption du commerce et l'aggravation des charges, par le trouble profond apporté à la vie économique de la nation, les temps devenaient trop durs, le souci de l'existence journalière trop absorbant pour qu'un événement de pure politique pût longtemps occuper et passionner la multitude; quoi de plus significatif que ces mots d'un rapport de police: «Tandis que toutes les coteries s'agitent dans des questions politiques et dans des intrigues, la population de Paris ne s'occupe guère que de l'augmentation des denrées: elle conserve cependant de fortes préventions contre une princesse autrichienne [391].»