[Note 391: ][ (retour) ]Bulletin du 21 février 1810. Archives nationales, AF, IV, 1508.
Dans les classes élevées, au contraire, la tendance vers l'Autriche se transforma en un empressement enthousiaste et actif, dès que l'Empereur eut parlé. Le 9 février au soir, on s'étouffait chez le prince de Schwartzenberg, qui avait ouvert ses salons: chacun voulait lui porter ses hommages, et se faisait aussi un malicieux plaisir d'assister à l'entrée de l'ambassadeur russe, d'observer sa contenance, de voir comment il prendrait la nouvelle. Mal instruite des responsabilités respectives, la société n'admettait pas que le Tsar ou sa mère se fussent refusés de parti pris à une faveur universellement enviée; elle pensait qu'il y avait eu concours entre l'Autriche et la Russie, que celle-ci, par de maladroites lenteurs, s'était laissé prévenir et distancer par une rivale plus alerte, qui avait su consentir plus vite qu'elle et y mettre moins de façons, et beaucoup de personnes jouissaient à l'avance de sa déconvenue. Kourakine ne s'étant point montré, retenu par sa maladie, nul ne prit au sérieux ce motif trop réel, et tout le monde de croire à l'une de ces indispositions diplomatiques qui s'offrent comme une ressource commode aux ambassadeurs dans l'embarras [392]. Quant aux membres de l'ambassade autrichienne, leur «jubilation [393]» était manifeste, triomphante, et se communiquait à tous les Allemands de Paris. Parmi ces derniers, les plus sagaces ne se gênaient point pour annoncer comme inévitable un conflit dans le Nord, avec la puissance éconduite, engageaient leurs gouvernements à tenir compte de cette donnée et à la faire entrer dans tous leurs calculs: M. de Dalberg écrivait à Metternich: «Ce dont vous pouvez être sûr, c'est qu'en moins de cinq mois nous sommes en froid avec la Russie et en moins de dix-huit mois en guerre avec elle [394].» Fait plus significatif encore, la colonie polonaise exultait; en novembre et décembre, le retour marqué de Napoléon à l'alliance de Tilsit l'avait jetée dans la désolation: aujourd'hui, elle jugeait que le revirement de la politique impériale lui rendait le droit d'espérer; cette guerre aux extrémités de l'Europe que d'autres se contentaient de présager, les Polonais l'escomptaient déjà et bruyamment à leur profit, y voyant le gage de leur libération nationale; dans le mariage avec Marie-Louise, ils applaudissaient à l'exclusion de la Russie plus encore qu'au choix de l'Autriche [395].
[Note 392: ][ (retour) ] Helfert, 91.
[Note 393: ][ (retour) ] Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.
[Note 394: ][ (retour) ] Lettre citée par Helfert, 354-358.
[Note 395: ][ (retour) ] «L'instinct des Polonais les porte à voir dans le grand événement qui se prépare le rétablissement futur du royaume de Pologne. Ce rétablissement paraît être trop utile aux intérêts de la France pour leur paraître douteux. Cette seule espérance ramène insensiblement beaucoup de Polonais que les déclarations du ministre de l'intérieur, à la tribune du Corps législatif, avaient aliénés de l'Empereur.» Rapport de police du 9 février 1810. Archives nationales, AF, IV, 1508. Cf. Helfert, 91.
À Vienne, la commotion fut d'autant plus forte que rien n'y avait préparé. Les espérances conçues par l'empereur François et ses ministres n'avaient point dépassé un cercle restreint, lorsqu'une communication de notre représentant et l'arrivée du contrat mirent l'État et la nation en présence du fait accompli. Dans cette crise, le gouvernement sut conserver son calme et sauver sa dignité; il formula quelques réserves sur le procédé employé, mais ne fit point attendre sa ratification, prononça majestueusement une réponse favorable, comme si Napoléon ne l'eût point surprise d'avance, et la joie débordante de Metternich, qui considérait le mariage comme son œuvre, se répandit promptement autour de lui. Après un premier mouvement de stupeur et d'incrédulité dans la masse, de révolte chez quelques-uns, la plus grande partie du public, s'associa à la satisfaction manifestée en haut lieu.
Sans doute, les souvenirs de la dernière guerre étaient trop récents pour s'effacer en un jour; ce n'était point dans Vienne éprouvée pendant cinq mois de l'année précédente par notre occupation militaire, canonnée par notre artillerie, découronnée de ses remparts, dans cette capitale où des ruines d'hier restaient comme le stigmate de la défaite, que pouvaient s'oublier aussi vite les excès de la victoire et les humiliations subies. Mais le mariage apparaissait comme une première réparation, comme un hommage au prestige et à la dignité de l'Autriche. À se voir ainsi recherché par le vainqueur, on éprouvait une consolation et une fierté, on se sentait redevenu grande puissance. Depuis de longues et dures années, c'était la première fois qu'une nouvelle heureuse retentissait dans Vienne. Mobile et impressionnable, très attachée à ses maîtres, la population s'attendrit et s'exalta à la pensée qu'une fille d'Autriche, une princesse connue et aimée, trouvait un établissement splendide et partagerait le premier trône de l'univers; dans les classes les plus diverses, ce fut comme une joie de famille, qui se traduisit par un rapide et fugitif accès de sympathie pour la France.
Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées depuis le premier avis, que notre ambassade était assiégée de visiteurs. Tour à tour les membres du gouvernement venaient protester de leurs sentiments et faire amende honorable: un d'eux avouait ingénument que l'Autriche, malheureuse dans la carrière des combats, devait s'en tenir désormais à son antique devise: Felix Austria nube. Au dehors, «tout le monde se félicitait, l'ivresse était générale [396]». La ville avait retrouvé son air de fête; dans les lieux de plaisir et de réunion, l'affluence était énorme, et les Viennois, reprenant l'usage de s'assembler dans les salles de concert et de bal, autour des orchestres, célébraient par des toasts et des festins le joyeux événement. Les têtes s'échauffant, l'ambition renaissant avec la fortune, ils se plaisaient à tirer du mariage des conséquences glorieuses. Ils y avaient trouvé tout d'abord un gage de paix, ils y voyaient aujourd'hui un signe de relèvement; ils ne doutaient plus que le conquérant n'associât désormais l'Autriche à ses entreprises et ne lui en fît partager le profit; ils se promettaient les bienfaits de son amitié, longtemps enviés à d'autres, et se vantaient publiquement d'avoir ravi à la Russie, par un coup de maître, l'alliance de Napoléon [397].
[Note 396: ][ (retour) ] Otto à Champagny, 16 février 1810.