«Dans cette conversation, ajoutait Caulaincourt, le ministre a, plus qu'il ne l'avait fait précédemment, laissé percer la crainte que nous ne voulussions renoncer à l'alliance.»
Ces plaintes trouvèrent Napoléon tout entier aux préparatifs de ses noces. Il s'y livrait avec activité, avec ardeur, et ce rayonnant avenir lui faisait oublier les tristesses du divorce. Sa douleur toute méridionale, vive, exubérante et courte, avait cédé la place à une impatience allègre de connaître Marie-Louise et de lui prouver ses sentiments. Il voulait que l'archiduchesse trouvât à Paris un accueil magnifique et prévenant, que tout fût mis en œuvre pour la charmer, pour la rassurer, pour la mettre à l'aise, que la France eût pour elle des hommages et des sourires: lui-même cherchait à deviner et à prévenir ses moindres vœux, craignait de l'effrayer et désirait lui plaire [408]. Il tenait aussi à ce que la cérémonie s'environnât d'une splendeur sans égale, et l'une de ses occupations était de convoquer sa cour de rois pour qu'elle fît cortège à la nouvelle épousée. Il avait enfin à répondre aux protestations enthousiastes que lui prodiguait de toutes parts le dévouement ou la servilité, aux adresses des États, des villes, des corps constitués, aux félicitations des souverains. Parmi ces derniers, ceux qu'il avait dépouillés et molestés rivalisaient d'empressement avec ceux qui tenaient de lui leur grandeur. Au milieu de ce concert d'adulations, le langage de la Russie retentit à son oreille comme la seule note aigre et discordante. Il en fut irrité: en particulier, il tressaillit sous l'inculpation d'avoir mené double jeu; ce reproche qui portait à faux dans une certaine mesure, puisque l'Empereur s'était gardé libre jusqu'à la fin de tout engagement avec l'Autriche, lui parut un outrage à son caractère et à sa puissance. Devant cette supposition offensante, tout ce qui s'amassait en lui, depuis trois mois, de colère concentrée contre Alexandre, fit explosion, et il fournit réponse à Caulaincourt en quelques lignes courroucées. En peu de mots, il refaisait l'histoire du mariage, sans s'écarter sensiblement de la vérité, mais, pour se mieux justifier, accusait et accablait la Russie.
[Note 408: ][ (retour) ] Il dit un jour à la reine Hortense: «Il ne faut pas effrayer cette jeune fille: voyons, montrez-moi à danser.» La leçon ne réussit guère et ne fut pas reprise. Néanmoins, la fille de Joséphine apprenant à Napoléon l'art de plaire à Marie-Louise, quel tableau de genre!
«Monsieur le duc de Cadore, écrivit-il à Champagny, préparez un courrier pour Saint-Pétersbourg, par lequel vous ferez connaître au duc de Vicence combien je trouve ridicules les plaintes que fait la Russie; qu'il doit répondre ferme à l'Empereur et à Romanzof, s'il est question de cela, que l'Empereur me méconnaît lorsqu'il pense qu'il y a eu double négociation, que je ne connais pas les traités éventuels, que je suis trop fort pour cela, que l'on a quatre fois demandé dix jours pour donner une réponse; que ce n'est que quand il a été clair que l'Empereur n'était pas le maître dans sa famille, et qu'il ne tenait pas la promesse faite à Erfurt, que l'on a négocié avec l'Autriche, négociation qui a été commencée et terminée en vingt-quatre heures, parce que l'Autriche avait pris des précautions et avait envoyé toutes les autorisations à son ministre pour s'en servir dans l'événement; que, quant à la religion, ce n'est pas la religion elle-même qui a effarouché, mais l'obligation d'avoir un pope aux Tuileries; que, quant à la convention, je n'ai pu ratifier un acte qui a été fait sans observer aucuns égards et qui avait le but, non d'avoir des sûretés, mais de triompher de moi en me faisant dire des choses absurdes [409].»
[Note 409: ][ (retour) ] Corresp., 16341.
Le duc de Cadore ne transmit point les expressions de l'Empereur dans leur crudité brutale, il les atténua dans la forme, les mit au ton ordinaire des communications internationales, les enveloppa de phrases émollientes, de cette ouate diplomatique qui adoucit les aspérités et amortit les chocs [410]. Au reste, Alexandre ne revint plus sur l'affaire du mariage et épargna à Caulaincourt la nécessité de rouvrir un débat pénible. De son côté, après ce premier éclat de sa colère, Napoléon s'apaisa ou au moins recommença à se contenir; encore une fois, il essaya de rassurer la Russie sur les effets du mariage. Au bruit public qui l'accusait d'avoir modifié l'orientation de sa politique, il crut devoir opposer un démenti formel, qui serait en même temps une réponse aux allusions inquiètes d'Alexandre et de Roumiantsof; il fit envoyer à tous ses agents et ordonna de communiquer à tous les gouvernements une circulaire destinée à les mettre en garde «contre les inductions qu'on aurait pu tirer d'un lien qui, n'étant pas une alliance politique, ne change rien à nos rapports avec les puissances amies et alliées de la France [411]». C'était une nouvelle et implicite affirmation de l'accord avec la Russie; mais que pouvaient des assurances, des intentions même, si sincères qu'elles fussent, contre le progrès incessant et fatal de la désaffection? Six semaines à peine s'étaient écoulées depuis les fiançailles avec l'archiduchesse; en cet étroit espace de temps, que de chemin parcouru! Aujourd'hui, Napoléon entendait la Russie prononcer plus amèrement ses doutes, ses soupçons, émettre à tout propos des réflexions chagrines, et lui-même repoussait avec une violence indignée des reproches qu'il n'avait que partiellement mérités.
[Note 410: ][ (retour) ] Voy. à ce sujet Les origines de la France contemporaine, par M. Taine, Le régime moderne, I, 94.
[Note 411: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Russie, 150.
Quelle différence avec les paroles qui lui venaient de Vienne, toutes de douceur et d'abandon! Après s'être résignée courageusement à son sacrifice, la cour d'Autriche tenait à s'en faire honneur et profit, en y mettant toute la bonne grâce possible, et la nation, avec son affabilité naturelle, sut à merveille comprendre et traduire cette intention. Dès les jours qui précédèrent l'arrivée du maréchal Berthier, il parut que les fêtes données à l'occasion du mariage n'auraient pas seulement un caractère officiel, mais «seraient vraiment nationales».--«Chacun s'en occupe, écrivait Otto, comme s'il s'agissait de l'établissement d'une personne de sa propre famille [412].» Pas un habitant qui ne manquât à embellir et à décorer sa maison, qui ne prêtât la main aux préparatifs de la réception, qui ne s'y mît avec entrain. L'empereur François voulait tout ordonner et diriger par lui-même, s'affairait beaucoup, tout à la fois bienveillant et méticuleux: «depuis très longtemps, on ne l'a vu plus content, plus ému, plus occupé [413].» À l'arrivée du maréchal, ce fut une série de scènes mémorables et splendides--l'entrée triomphale de l'ambassadeur extraordinaire, ses audiences de cérémonie, la réception par l'archiduchesse des députations venues de toutes les parties de la monarchie, enfin le mariage par procuration, où l'archiduc Charles représenta l'empereur des Français. Et ce qui frappait dans ces solennités, c'était moins encore l'affluence des spectateurs, l'épanouissement des visages, l'éclat et l'incroyable diversité des costumes et des uniformes, le luxe inouï des femmes qui semblaient fléchir «sous le poids des diamants et des perles [414]», c'était moins le grand air et le faste de haut goût propres à la maison d'Autriche, que certaines attentions délicates et touchantes, où les membres de la famille, de la cour, semblaient mettre tout leur cœur. Berthier avait été annoncé, par communication officielle, «comme le compagnon de l'Empereur et celui qu'il honore du titre de son ami [415]». Cette qualité, plus que son rang de prince souverain et de vice-connétable, lui valut les plus flatteuses prérogatives. Les dames de la plus haute noblesse «venaient lui faire la première visite: distinction dont un prince étranger n'a peut-être jamais joui dans cette ville [416]». Les archiducs s'effaçaient devant lui, et lorsqu'il s'excusait de prendre le pas sur eux, ils affectaient, avec une simplicité charmante, d'oublier la différence d'origine pour s'attacher à la similitude de carrière, s'honoraient d'être soldats eux-mêmes et de tenir le maréchal pour leur ancien: «Nous sommes militaires aussi, disaient-ils, et vous êtes notre aîné [417].»
[Note 412: ][ (retour) ] Lettre à Champagny du 2 mars 1810.