Les agents portèrent leur capture au préfet de police. Celui-ci, se souvenant que l'affaire lui avait été originairement recommandée par le ministère des relations extérieures, crut devoir au duc de Bassano la primeur des résultats obtenus; il se disposa à lui envoyer les originaux des pièces saisies. Toutefois, par prudence et sentiment des convenances hiérarchiques, il voulut se mettre à couvert du côté de son supérieur direct, le duc de Rovigo, et se réserva de lui envoyer des copies. Le 28 février, M. Pasquier préparait cette double expédition, lorsqu'il fut surpris par le ministre de la police en personne, entrant dans son cabinet sous couleur de lui faire «une visite d'amitié». En fait, ayant eu vent des saisies opérées, Savary venait réclamer les pièces comme son bien et confisquer la découverte.
Dans cette occurrence délicate, M. Pasquier se conduisit en fonctionnaire correct et en habile homme: il remit les originaux à Savary, qui avait droit de les revendiquer, mais ne sacrifia pas tout à fait l'autre ministre et lui fit passer les copies, par une interversion des plis préparés. Et le soir, lorsque Savary se présenta d'un air triomphant à l'Élysée, où il y avait cercle de cour, pour rendre compte à l'Empereur, il trouva Sa Majesté déjà prévenue par le ministre des relations extérieures, qui lui avait transmis, sans perdre un instant, les copies reçues de la préfecture. L'Empereur présenta le paquet au duc de Rovigo: «Tenez, lui dit-il d'un ton narquois, voyez cela; vous n'eussiez pas trouvé cette cachotterie de l'officier russe; les relations extérieures ne l'ont pas manqué [378].»
[Note 378: ] [ (retour) ] Mémoires de Rovigo, V, 213. Cf. les Mémoires de Pasquier, I, 518-519, et Ernouf, 345-347.
Fort dépité, mais ne perdant pas contenance, Savary répliqua qu'il possédait mieux que les copies, à savoir les originaux, et qu'il les tenait à la disposition de Sa Majesté. Puis, ardent à saisir sa revanche, à rejoindre et à distancer son collègue dans la lutte de vitesse qui s'était engagée entre eux, il remit aussitôt et pour son compte les agents de la police en quête, en chasse, prit en main l'instruction et la poussa avec une extrême célérité; ayant annoncé à l'Empereur les pièces authentiques de l'affaire, il s'était juré de lui transmettre en même temps des noms et de lui désigner les coupables.
Le billet saisi ne fournissait qu'une initiale, la lettre M. Derrière cet M... mystérieux, qui lui servait de signature, quel nom, quelle personnalité se cachait? Ce ne pouvait être qu'un homme initié professionnellement aux secrets de notre situation militaire. Les premières recherches faites aux bureaux de la guerre et à l'administration de la guerre--ces services formaient sous l'Empire deux départements ministériels séparés--n'aboutirent à aucun résultat. On eut alors l'idée de recourir au prince major général, qui avait eu entre les mains les états de situation et chez lequel on avait pu les copier. L'un de ses principaux collaborateurs civils dirigea les soupçons sur un nommé Michel, qu'il avait naguère employé.
Ce Michel fut retrouvé à l'administration de la guerre, où il occupait une place de commis écrivain à la direction de l'habillement: c'était la plus belle main du ministère, mais un homme de réputation équivoque, «adonné au vin» et menant une existence au-dessus de ses ressources connues. On se procura adroitement une page de son écriture, et la comparaison de cette pièce avec le billet ne laissa plus de doute sur l'identité de l'auteur. Une heure après, Michel était amené au ministère de la police; terrassé par l'évidence, il reconnut son billet et ne nia point avoir entretenu des relations avec Tchernitchef par l'intermédiaire d'un nommé Wustinger, Viennois d'origine, suisse et concierge de profession, employé en cette qualité à l'hôtel Thélusson, où résidait l'ambassade russe.
Pour aller au fond du mystère, il restait à s'assurer de cet homme; mais on ne pouvait l'arrêter chez lui, à l'ambassade, où il était couvert par le droit des gens et participait au bénéfice de l'exterritorialité. Pour l'attirer hors de cet inviolable asile, la police lui tendit un piège. Par une ruse classique, elle obligea Michel à lui écrire de sa prison, comme s'il eût été encore en liberté, pour lui donner rendez-vous dans un café où ils avaient habitude de se rencontrer. L'Allemand obéit sans défiance à cet appel; à peine eut-il mis le pied dans le café désigné qu'il fut appréhendé au corps et conduit à la Force. En même temps, les aveux progressifs de Michel, les perquisitions opérées chez lui amenaient l'emprisonnement de plusieurs autres employés, soupçonnés de l'avoir aidé dans ses crimes. Les déclarations des individus arrêtés, se corroborant et s'éclairant l'une l'autre, mirent au jour toute la trame, découvrirent le travail de corruption organisé de longue date par les agents russes dans les principales administrations de l'État.
L'origine de ces pratiques remontait à huit ou neuf ans. Sous le Consulat, le chargé d'affaires d'Oubril, s'étant trouvé fortuitement en rapport avec Michel, qui était employé alors au bureau des mouvements, avait flairé en lui une âme vile et une conscience à vendre. Après l'avoir ébloui par un don d'argent, il l'avait circonvenu, tenté, perverti, et finalement avait tiré de lui quelques renseignements militaires. La rupture de 1804, la guerre qui s'en était suivie, avaient suspendu ces intelligences, mais les agents russes avaient mis à profit chaque paix, chaque reprise des relations, pour renouer le fil brisé, et l'alliance même de 1807 n'avait pas interrompu cette tradition. Au cours des deux missions qui s'étaient succédé depuis lors, celle du comte Tolstoï et celle du prince Kourakine, on s'était souvenu de Michel; pour le retrouver, le moyen était des plus simples: si les ambassadeurs et les secrétaires passaient, le suisse de l'ambassade restait, Wustinger demeurait à son poste, et l'une des fonctions de l'inamovible concierge était de rétablir périodiquement le contact avec Michel, qu'il ne perdait jamais de vue. Les ambassadeurs n'avaient point participé en personne à ce commerce, semblaient même l'avoir ignoré; mais toujours quelqu'un s'était trouvé auprès d'eux pour le prendre à son compte: d'abord Nesselrode, puis un autre agent du nom de Kraft. Enfin, Tchernitchef était survenu. Jaloux de se distinguer et de faire mieux que les autres, il avait cru devoir, à côté de l'espionnage en quelque sorte officiel qui fonctionnait par les soins de l'ambassade, organiser le sien, monter sa contre-police: il s'était fait mettre en relation avec Michel et, renouvelant le système suivi jusqu'alors, l'avait porté à la perfection du genre.
Michel, passé à la direction de l'habillement, ne savait plus grand'chose par lui-même, mais il avait porté la corruption dans d'autres bureaux et s'était ménagé des accès indirects à la source des renseignements. Dans l'ordre du crime, il s'était même signalé par un coup de maître. Deux fois par mois, on dressait au ministère de la guerre, à l'intention de l'Empereur seul, un livret indiquant en grand détail la force et l'emplacement de toutes les armées, de tous les corps, jusqu'au plus infime détachement et à la dernière compagnie. Ce document mystérieux et sacro-saint, qui portait la fortune de la France, Michel avait réussi à en prendre connaissance avant l'Empereur. Le livret une fois préparé, un garçon de bureau du ministère, le nommé Mosès, était chargé de le porter chez un relieur et de l'y faire cartonner, afin que Sa Majesté, à qui on le présenterait ensuite, pût le feuilleter commodément. Cette course devait s'accomplir dans un délai rigoureusement mesuré. Séduit par quelques «écus de cinq francs», Mosès pressait le pas et gagnait le temps de faire une station chez Michel, auquel il communiquait le volume.
Michel avait aussi détourné de ses devoirs le commis Saget, attaché au bureau des mouvements, et un jeune expéditionnaire du nom de Salmon. Saget fournissait la matière des documents destinés à l'officier russe, Salmon était employé à les copier, et ainsi s'était établie au profit de l'étranger, sous la direction de Michel, toute une officine de soustractions frauduleuses.