Cette affectation de désinvolture et de légèreté lui servait à masquer la gravité des prétentions qu'il avait émises; elles étaient bien cette fois l'expression réelle de ses désirs et faisaient apparaître un éclair de sincérité à travers tous ses subterfuges. Enfin, il venait de sortir et de formuler son exigence fondamentale, celle qui portait sur l'exclusion des neutres. À supposer que la Russie y eût fait droit et eût accepté l'ensemble de ses propositions, aurait-il renoncé à son expédition et décommandé la guerre? On peut le croire, car Alexandre eût cédé alors sur tous les points essentiels, moyennant quelques satisfactions de pure forme: il eût adhéré pleinement au blocus et se fût remis au service de notre cause, sans compensation pour lui-même ni sûreté.
Napoléon aurait agréé cette soumission pure et simple, à condition qu'elle eût été entourée des plus expresses garanties; mais à son défaut il n'admettait d'autre issue au conflit que la guerre. C'est ce qu'indiquait le duc de Bassano à Lauriston, dans une nouvelle dépêche: «L'Empereur, disait-il, ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie même fort peu d'une négociation qui n'aurait pas lieu à Paris. Il ne met aucune confiance dans une négociation quelconque, à moins que les quatre cent cinquante mille hommes que Sa Majesté a mis en mouvement et leur immense attirail ne fassent faire de sérieuses réflexions au cabinet de Pétersbourg, ne le ramènent sincèrement au système qui fut établi à Tilsit, et ne replacent la Russie dans l'état d'infériorité où elle était alors [374].» Cet aveu superbe et brutal ne voulait pas dire que l'Empereur tenait à éviter une négociation, puisque l'envoi de Tchernitchef avait précisément pour but d'en provoquer une: il signifiait que cette négociation ne serait jamais aux yeux de l'Empereur chose sérieuse et susceptible de résultats, à moins que la Russie ne reprît dès à présent son rôle de vaincue et ne se replaçât dans la position où elle était au lendemain de Friedland, alors qu'elle s'estimait heureuse d'acheter la paix au prix d'une alliance empressée et déférente. Napoléon n'excluait pas absolument cette hypothèse, mais ne lui laissait dans ses prévisions qu'une part minime. Jugeant Alexandre trop fier, trop révolté, pour s'humilier avant d'avoir subi de nouveaux désastres, il espérait seulement que ce prince, sans accepter toutes nos conditions, n'oserait répondre à une proposition formelle et enveloppée de moelleuses paroles, par une rupture et une agression immédiates. Sans doute allait-il par respect humain, peut-être aussi par espoir d'arriver à un compromis, rouvrir le débat, formuler des contre-propositions: ainsi s'engagerait et se prolongerait une vague controverse, «une sorte de négociation [375]», à la faveur de laquelle nos armées se glisseraient jusqu'à leurs positions d'attaque et y attendraient la saison propice à l'offensive. C'est en ce sens que les ouvertures faites à Tchernitchef, sans être par elles-mêmes mensongères et fictives, avaient moins pour objet d'éviter que d'ajourner la guerre.
[Note 374: ] [ (retour) ] Maret à Lauriston, 25 février.
[Note 375: ] [ (retour) ] Maret à Otto, 3 avril.
Afin de mieux accréditer le jeune homme comme son porte-parole, Napoléon lui fit remettre une lettre pour l'empereur Alexandre, lettre courte, simplement polie, mais dans laquelle il se référait expressément à ses assurances verbales: «J'ai pris le parti, disait-il, de causer avec le colonel Tchernitchef sur les affaires fâcheuses survenues depuis quinze mois. Il ne dépend que de Votre Majesté de tout terminer. Je prie Votre Majesté de ne jamais douter de mon désir de lui donner des preuves de la considération distinguée que j'ai pour sa personne [376].»
[Note 376: ] [ (retour) ] Corresp., 18523.
Muni de la lettre impériale, qui équivalait à un congé, Tchernitchef fit ses préparatifs de départ et ne resta plus que quelques heures à Paris, juste le temps de se procurer l'état de situation de la Garde, acheté comptant. Le 26 février, il montait dans sa chaise de poste. Avant de s'éloigner, mis en défiance par les allusions de l'Empereur et se sentant surveillé, il avait cru devoir détruire un grand nombre de papiers. Cette précaution n'était pas superflue; en effet, à peine avait-il quitté son appartement que la police y faisait irruption, sous la conduite de l'officier de paix préposé en chef à sa surveillance, et procédait à une visite domiciliaire. En explorant, en sondant tous les recoins, on ne découvrit que des lambeaux de lettres, des chiffons lacérés; mis bout à bout, ces débris ne présentèrent aucun sens suivi ou ne révélèrent que d'insignifiantes correspondances. Dans la cheminée de la chambre à coucher, un monceau de cendres s'élevait, provenant de papiers brûlés. Pour fouiller ces cendres, on eut à déplacer un tapis de pied posé devant le foyer; sous l'étoffe, un billet apparut, s'étant glissé là au moment de l'holocauste et ayant échappé aux flammes; il portait ces lignes:
«Monsieur le comte, vous m'accablez par vos sollicitations. Puis-je faire plus que je ne fais pour vous? Que de désagréments j'éprouve pour mériter une récompense fugitive! Vous serez surpris, demain, de ce que je vous donnerai; soyez chez vous à sept heures du matin. Il est dix heures, je quitte ma plume pour avoir la situation de la grande armée d'Allemagne, en résumé, à l'époque de ce jour. Il se forme un quatrième corps qui est tout connu, mais le temps ne me permet pas de vous le donner en détail. La garde impériale fera partie intégrante de la Grande Armée. À demain, à sept heures du matin. Signé M. [377]»
[Note 377: ] [ (retour) ] Cette pièce, les particularités et citations suivantes sont tirées du dossier de l'affaire, conservé aux archives nationales, F7, 6575, et du compte rendu des débats devant la cour d'assises.
Ce billet renouvelait la preuve de la trahison et mettait sur la trace du coupable: c'était le fragment accusateur avec lequel une police qui sait son métier arrive à reconstituer tout l'ensemble d'un crime.