[Note 372: ] [ (retour) ] Mémoires de Pasquier, I, 518; Mémoires de Rovigo, V, 208-220
Au bout de quelques jours, on acquit la conviction qu'il venait de se procurer un tableau retraçant avec une précision effrayante toute l'organisation nouvelle de l'armée. Devant ce rapt audacieux, Napoléon se sentit indignement et impudemment trahi: on ne se trouvait plus en présence de quelques indiscrétions coupables, mais partielles; il y avait quelque part un homme, un Français, un misérable, qui instruisait de tout l'ennemi de demain et faisait marché de son pays.
Napoléon se décida à sévir, à chercher et à punir le traître. Rendant la main à Savary, il lui donna toute permission d'agir, sans retirer à Maret le droit de poursuivre son enquête, et laissa ainsi s'établir entre les deux ministres une sorte d'émulation et de concurrence. Toutefois, il n'entendait frapper les complices de Tchernitchef qu'après le départ de ce dernier, afin de n'avoir pas à le comprendre dans les poursuites, ce qui eût prématurément compliqué nos démêlés avec la Russie. Pour le faire déguerpir, il s'avisa d'un moyen destiné à renforcer encore son système de dissimulation. Il réexpédierait Tchernitchef à Pétersbourg avec un message intime et direct pour l'empereur Alexandre. Par un de ces jeux où se complaisait sa finesse madrée, il emploierait l'espion russe à mieux tromper la Russie, à porter une proposition de négocier plus précise, plus développée que les précédentes, et qui néanmoins serait surtout une ruse de guerre.
Le 25 février, il se le fit amener par le duc de Bassano au palais de l'Élysée. Là, pendant deux heures, il parla posément, modérément, comme s'il eût étudié à l'avance ses expressions[373]. Traitant bien Tchernitchef, il lui fit pourtant comprendre, par certaines allusions, qu'il n'ignorait rien de ses pratiques et qu'on n'avait pas réussi à lui en imposer. Sachant aussi que nos préparatifs d'action seraient connus à Pétersbourg lorsque le jeune officier arriverait dans cette capitale, il ne chercha pas à les nier: il les avoua très haut, mais mit un art consommé à établir que la guerre n'en résulterait pas nécessairement.
[Note 373: ] [ (retour) ] Le compte rendu très détaillé de la conversation, avec les paroles mêmes de l'Empereur, se trouve dans le rapport de Tchernitchef publié sans date par la Société impériale d'histoire de Russie, volume cité, 125-144.
Encore une fois et dans les termes les plus énergiques, les plus solennels, il affirma qu'il n'avait nullement le dessein préconçu de restaurer la Pologne. Ce qui l'avait mis dans la nécessité d'armer, c'étaient les justes motifs de défiance qu'on lui avait fournis, c'était surtout le silence systématique que l'on opposait à toutes ses demandes d'explications et de pourparlers. «Il y a plus de quinze mois, dit-il, que je me tue à demander que l'on envoie des instructions au prince Kourakine; mais, comme on n'en a rien fait parce qu'il paraît ne point jouir de la confiance de son gouvernement, pourquoi ne voit-on pas arriver le comte de Nesselrode? J'ai appris son envoi à Paris avec plaisir, j'espérais que nous commencerions enfin à nous occuper sérieusement à terminer nos différends; voici cependant quatre mois qu'on nous l'annonce, et il n'arrive pas. Pourquoi est-ce qu'il y a de cela un an, lorsque l'empereur Alexandre vous envoya ici pour la dernière fois, ne vous a-t-on point muni de pouvoirs? Malgré que vous ne soyez ici que pour les renseignements militaires, vous connaissez assez la marche des affaires, vous aviez montré de l'intelligence, et à cette époque les choses étaient si simples qu'elles auraient pu être arrangées sur-le-champ. Ma politique est si ronde, je mets si peu de dissimulation dans ma conduite, que dans le fond peu m'importe le choix du négociateur, et si l'on veut, on peut m'envoyer M. de Markof même (c'était le diplomate qui sous le Consulat s'était posé en ennemi personnel du général Bonaparte), pourvu qu'on veuille bien délier la langue et entamer les négociations.» Pour déterminer la Russie à parler, il a tout essayé, il n'a laissé échapper aucune occasion: sa conversation de l'an passé avec le comte Schouvalof qu'il a saisi au passage, son discours du 15 août au prince Kourakine n'avaient point d'autre but. Il espérait que tant et de si pressants efforts auraient enfin raison d'un parti pris d'inertie, d'une inconcevable réserve. Mais non: rien ne lui a réussi: on a persisté à se draper dans un dédaigneux silence; on a continué à se taire, en continuant d'armer. Alors, obligé de supposer des prétentions inavouées ou des desseins hostiles, il a dû mettre en mouvement les masses dont il dispose. Il est en train actuellement de couvrir l'Allemagne de ses troupes, de réoccuper des positions depuis longtemps dégarnies: efforts immenses, coûteux, mais non disproportionnés à ses ressources, car il possède encore dans ses caisses trois cents millions intacts. Cependant, cette surabondance de moyens, qui fait sa sécurité, ne le pousse nullement à désirer la guerre: il ne fera rien pour la précipiter. Donc, si les Russes de leur côté ne la veulent point par intention préméditée, si leurs mouvements suspects ont été uniquement inspirés par les craintes qu'ils ont conçues au sujet de la Pologne et que ses franches explications doivent dissiper, tout peut être encore réparé ou prévenu, et Napoléon, aboutissant à des conclusions fermes, propose un accord sur les trois bases suivantes:
1° Stricte observation par la Russie du blocus continental et exclusion des neutres, mitigée par un système de licences analogue à celui qui se pratique en France;
2° Traité de commerce respectant le tarif russe dans ses dispositions essentielles, mais faisant disparaître ce que cet acte «renferme de choquant et de désagréable pour le gouvernement français»;
3° Arrangement par lequel la Russie finirait l'affaire d'Oldenbourg et effacerait le fâcheux effet de sa protestation, soit en déclarant qu'elle ne veut rien pour le prince médiatisé, soit en acceptant une indemnité qui ne pourrait en aucun cas se composer de Dantzick ou d'une fraction quelconque du territoire varsovien.
Suivant Napoléon, il serait facile de s'entendre sur ces bases. La rentrée de la Russie dans le système continental ne serait qu'un retour au devoir primordial de l'alliance. Quant aux questions de l'Oldenbourg et du tarif, les griefs allégués, s'il n'existait pas derrière eux autre chose, étaient-ils de nature à motiver une guerre qui ferait couler des torrents de sang et renouvellerait le deuil de l'humanité? L'Empereur verrait avec une profonde douleur se rompre pour de telles chicanes une alliance qui lui avait été dictée par son coeur autant que par sa raison, par un penchant déterminé pour Alexandre, par une sympathie qu'il ne peut malgré tout arracher de son âme, qu'il aimait à croire partagée et qui lui semblait devoir assurer la perpétuité de l'accord. «J'avoue, disait-il, qu'il y a de cela deux ans, je n'aurais jamais cru à la possibilité d'une rupture entre la Russie et la France, du moins de notre vivant, et comme l'empereur Alexandre est jeune et moi je dois vivre longtemps, je plaçais la garantie du repos de l'Europe dans nos sentiments réciproques: ceux que je lui ai voués sont toujours restés les mêmes; vous pourrez l'en assurer de ma part et lui dire que, si la fatalité veut que les deux plus grandes puissances de la terre se battent pour des peccadilles de demoiselle, je la ferai (la guerre) en galant chevalier, sans aucune haine, sans nulle animosité, et, si les circonstances le permettent, je lui offrirai même à déjeuner ensemble aux avant-postes. La démarche à laquelle je me suis décidé aujourd'hui sera encore marquée sur mes tablettes à la décharge de ma conscience; vous ayant fait connaître mes véritables sentiments, je vous envoie vers l'empereur Alexandre comme mon plénipotentiaire et dans l'espoir que l'on pourrait encore s'entendre et se dispenser de verser le sang d'une centaine de mille braves, parce que nous ne sommes pas d'accord sur la couleur d'un ruban.»