L'entrée à Berlin eut lieu le soir même, tandis que le Roi, après avoir reçu à sa table le maréchal et l'état-major, retournait à Potsdam; on lui avait permis de conserver dans cette résidence quinze cents Prussiens, et, par grâce supplémentaire, quatre-vingts invalides à Spandau. À Berlin, la dépossession fut complète. Oudinot et son corps ne firent que passer, mais après eux vinrent des troupes d'occupation: elles relevèrent tous les postes, s'établirent dans tous les bâtiments publics, à l'exception du palais royal: dans les rues, on ne voyait que nos uniformes, on n'entendait que notre langue; françaises devenaient l'administration, la police, et Berlin apparut bientôt «comme une ville étrangère à la Prusse [393]».

[Note 393: ] [ (retour) ] Saint-Marsan à Maret, 5 mai.

Le corps d'Oudinot poursuivait sa route vers Francfort-sur-l'Oder, sans commettre «de désordre marquant [394]», celui de Davout continuant à s'allonger sur le littoral. À droite, le 3e corps et les Westphaliens s'étaient précipités sur le Brandebourg et la Marche; l'armée d'Eugène atteignait la Silésie, à travers le royaume saxon, en sorte que la Prusse eut un instant sur le corps tout le poids de l'armée. La liste des objets à fournir par elle en nature était écrasante: aux termes d'une convention annexée au traité, elle devait «quatre cent mille quintaux de froment, deux cent mille de seigle, douze mille cinq cents de riz, dix mille de légumes secs, deux millions deux cent mille quintaux de viande, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie, deux millions de bouteilles de bière, six cent cinquante mille quintaux de foin, trois cent cinquante mille de paille, dix mille boisseaux d'avoine, six mille chevaux de cavalerie légère, trois mille de cuirassiers, six mille d'artillerie ou d'équipages, plus trois mille six cents voitures attelées et des hôpitaux pour quinze mille malades [395]». C'était la mise en coupe réglée de toutes les ressources d'un pays, et le prélèvement de ce tribut vint augmenter l'exaspération sourde qui nous avait accueillis en Prusse.

[Note 394: ] [ (retour) ] Id., 31 mars.

[Note 395: ] [ (retour) ] De Clercq, II, 359-362.

Là, dès ses premiers pas, l'armée avait rencontré une population plus foncièrement hostile, s'était sentie enveloppée d'une atmosphère de haine. En Westphalie et en Hanovre, l'esprit public distinguait encore entre les Français et leur gouvernement: on détestait la politique de l'Empereur et son administration, on pardonnait beaucoup à la verve joviale de nos troupiers, à l'humeur sociable de nos officiers, et souvent ceux-ci étaient reçus dans l'intérieur des familles en hôtes moins subis qu'agréés [396]. En Prusse, rien de pareil. Le nom seul de Français y était un titre à l'exécration. Dans les châteaux où les conduisait leur billet de logement, nos officiers n'arrivaient pas à dérider les visages: les propriétaires obligés de les recevoir, des nobles pour la plupart, ruinés par la guerre précédente, se refusaient à entrer en communication avec eux, et si parfois les langues se déliaient, c'était pour exprimer l'âpre espoir de revanche qui couvait au fond des coeurs. Chez le peuple, la haine perçait sous la peur. Tandis qu'à Berlin les autorités s'épuisaient en bassesses, aucun de nos soldats ne pouvait s'aventurer aux environs de la ville sans être assailli d'outrages, poursuivi d'épithètes ignobles, frappé parfois et attaqué. Les détachements qui traversaient les villages voyaient se fixer sur eux des regards lourds de haine; sur leur passage, les poings se levaient à demi, les bouches crachaient l'injure [397]. En Poméranie, les paysans remarquèrent dans les rangs du 1er corps des régiments de Hanséates, Allemands comme eux et marchant à contre-coeur: ils se mirent aussitôt à faciliter parmi ces troupes, à provoquer la désertion: tout fuyard était sûr de trouver chez eux un asile et du pain. Ainsi tenté, l'un des régiments allemands fondit à tel point qu'il fallut le placer chaque soir, au lieu d'étape, dans un cercle de patrouilles françaises et d'embuscades, le traîner dans cette geôle mouvante [398]. Davout fit des exemples terribles, força le sens et exagéra la rigueur des lois martiales. On fusillait sur un soupçon; quiconque s'écartait des rangs s'exposait à périr. Un homme fut condamné à mort et exécuté sur place pour être resté quelques heures en arrière, le maréchal ayant pensé «qu'il était très présumable» que cet homme avait «voulu déserter [399]».

[Note 396: ] [ (retour) ] Les Souvenirs manuscrits du général Lyautey, qu'il nous a été permis de consulter, donnent à ce sujet de curieux détails.

[Note 397: ] [ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1691.

[Note 398: ] [ (retour) ] Davout à Berthier, 23 mars. Archives nationales, AF, IV, 1642.

[Note 399: ] [ (retour) ] Lettre précitée du 23 mars.