Ainsi passait la Grande Armée, retenant violemment à soi les éléments une fois pris dans cet engrenage de fer, mais retenant aussi la plupart d'entre eux par un lien plus puissant que la force matérielle, par l'irrésistible prestige qui se dégageait d'elle et du nom rayonnant à sa tête, par le sentiment inspiré à tant d'hommes si violemment divers de participer ensemble à quelque chose de grand et de figurer sous le plus glorieux drapeau qui eût flotté sur le monde. Et en dépit de tout ces hommes marchaient, marchaient toujours, et la montée vers le Nord continuait, s'accélérait, malgré la saison rigoureuse, malgré les chemins plus mauvais, malgré la difficulté d'avancer à travers les sables et les tourbières de la Prusse. Au commencement d'avril, tandis que Davout projetait ses avant-gardes jusqu'à mi-chemin entre l'Oder et la Vistule, le gros de l'armée se posait sur le premier de ces fleuves et venait le border depuis Stettin jusqu'à la haute Silésie.

Il fallait maintenant, pour se conformer au tracé général du mouvement, pousser Davout très doucement sur la Vistule et l'y relier aux forces d'avant-garde, en évitant autant que possible de donner l'alarme. Il n'était pas moins important que le maréchal, s'aventurant dans la zone essentiellement périlleuse, s'établît de suite et fortement sur les deux rives du fleuve, qu'il prît tous ses avantages stratégiques, qu'en même temps d'autres corps fussent mis à portée de le secourir. En conséquence, dans le courant de mars, Davout reçut l'ordre d'atteindre le cours inférieur de la Vistule à Thorn, d'appuyer sa gauche à Dantzick, de lui faire occuper solidement le delta du fleuve, l'île de Nogat et le fertile district d'Elbing, de se lier par sa droite aux Polonais de Poniatowski, concentrés eux-mêmes entre Varsovie et Plock et adossés à ces deux places: de développer du premier coup une ligne de bataille imposante. D'autre part, la masse principale, qui le suivait, fut dédoublée: les corps westphaliens, bavarois et saxons, moins fatigués que les nôtres, parce qu'ils étaient partis de moins loin, durent les devancer, presser le pas, se porter sur l'espace compris entre l'Oder et la Vistule, accompagnés par les corps de cavalerie indépendante qui de toutes parts prenaient la tête; les Bavarois s'établiraient à Posen, les Saxons et les Westphaliens à Kalisch; ces trois contingents composeraient une seconde ligne en arrière de Davout et des Polonais, ligne de soutien: quant aux corps de Ney, d'Oudinot et d'Eugène, ils resteraient actuellement en troisième ligne sur l'Oder, où ils seraient rejoints par les divisions de la Garde et les réserves [400].

[Note 400: ] [ (retour) ] Corresp., 18584, 18587, 18588, 18593, 18599, 18605, 18608.

Les divers mouvements prescrits se trouveraient exécutés aux environs du 15 avril. À ce moment, si les Russes se jetaient en avant de leurs frontières, Davout serait en état de tenir tête. En même temps, au premier signal d'alarme, les trois corps allemands s'élanceraient à la rescousse sur la Vistule, où ils composeraient avec les Polonais un grand groupement, sous les ordres du roi Jérôme: Ney, Oudinot, Eugène et la Garde arriveraient de leur côté à toute vitesse, à marches forcées, et en peu de jours l'armée entière se trouverait agglomérée sur la Vistule, faisant corps et faisant front. Si les Russes n'exécutaient aucun mouvement, les différentes unités resteraient jusqu'en mai sur les positions qui leur étaient actuellement assignées; elles s'y occuperaient à se reposer et à se refaire. Dans la première quinzaine de mai, la seconde ligne, formée par les corps allemands, puis la troisième, composée des corps tirés de France et d'Italie, se serreraient insensiblement sur la première, comprenant Davout et les Polonais, viendraient la doubler, la tripler, rangeraient enfin sur la Vistule et opposeraient aux Russes, dont ils ne seraient plus séparés que par l'étroit territoire d'entre Vistule et Niémen, l'ensemble de leurs effectifs actuels: neuf corps, trois cent quatre-vingt-douze bataillons, trois cent quarante-sept escadrons, dix mille soixante-huit officiers, six mille cinq cent soixante-cinq chevaux d'officiers, soixante-cinq mille huit cent quarante-trois chevaux de troupe, vingt-cinq mille neuf cent trois chevaux du train, au total trois cent quatre-vingt-sept mille trois cent quarante-trois hommes, quatre-vingt-dix-huit mille trois cent onze chevaux, avec neuf cent vingt-quatre canons, non compris les grands parcs de l'armée et déduction faite de toutes non-valeurs [401].

[Note 401: ] [ (retour) ] Tableau récapitulatif présenté le 10 mars à l'Empereur par le major général. Archives nationales, AF, IV, 1642.

À l'extrémité gauche de la ligne, le contingent prussien se tiendrait prêt à entrer dans le rang. Les troupes qui le composaient avaient été poussées jusqu'au bout de la Prusse orientale, entre Dantzick et Koenisberg; soutenues et surveillées par Davout, elles garderaient pour nous ce coin de terre si précieux par son importance stratégique, sans que Napoléon ait trop tôt à y montrer des Français [402]. Lors de l'ébranlement final, la Grande Armée prendrait les Prussiens en passant et s'agrégerait ces vingt mille hommes. Avec eux et la division Grandjean, qui formait actuellement la garnison de Dantzick, l'Empereur créerait un dixième corps, réservé au duc de Tarente.

[Note 402: ] [ (retour) ] Corresp., 18608.

Pour renforcer la droite et donner plus d'ampleur au front de bataille, il venait de faire signe à l'Autriche et de l'appeler en ligne. Les arrangements définitifs furent passés à Paris avec Metternich, sans discussion sérieuse: le traité d'alliance, signé le 14 mars, mettait à notre disposition trente mille Autrichiens, conférait à leur gouvernement le droit de troquer ce qui lui restait de la Galicie contre partie égale des provinces illyriennes, lui faisait entrevoir de plus notables avantages, non spécifiés encore, et garantissait l'intégrité de l'empire ottoman: le but de cette dernière clause était surtout de révoquer formellement la donation d'Erfurt, d'interdire aux Russes toute conquête dans les Principautés et de donner cette satisfaction à l'intérêt autrichien [403]. Le traité signé, les deux cours se mirent en étroite confidence. Napoléon en profitait pour faire passer à Vienne des instructions militaires, pour surveiller l'acheminement vers Lemberg des effectifs promis. Le commandement des Autrichiens était réservé au prince de Schwartzenberg, à cet officier général qui depuis deux ans et demi faisait fonction d'ambassadeur en France. Restant actuellement près de l'Empereur, Schwartzenberg recevrait de lui en temps opportun le mot d'ordre, le signal du départ: il courrait alors rejoindre ses troupes et, bien stylé, bien averti, prendrait toutes ses mesures pour qu'au moment où la Grande Armée déboucherait en avant de la Vistule, les Autrichiens vinssent se serrer contre elle, s'opposant aux provinces ennemies de Volhynie et de Podolie. Par l'adjonction des contingents prussien et autrichien, Napoléon compléterait le corps de bataille à quatre cent cinquante mille hommes et à onze cents bouches à feu.

[Note 403: ] [ (retour) ] Voy. le texte du traité dans de Clercq, II, 369-372.

Élargissant encore son étreinte, déployant son action depuis l'extrême nord jusqu'à la pointe sud-orientale de l'Europe, il jugeait le moment venu de ressaisir enfin la Suède et de s'attacher étroitement la Turquie: l'une et l'autre devaient coopérer aux mouvements de la Grande Armée à la façon de deux ailes séparées, qui agiraient par diversions indépendantes et se jetteraient sur les flancs de la Russie. Dès janvier, notre diplomatie avait accentué son langage à Constantinople. À partir de février, Napoléon se démasque complètement aux yeux des Osmanlis: il leur avoue ses projets, propose des engagements respectifs et irrévocables. Le 15 février, des instructions pressantes sont adressées à Latour-Maubourg, réitérées en mars et en avril; on lui expédie des pouvoirs, un projet de traité, des articles secrets. Ce que l'Empereur attend des Turcs contre la Russie, c'est plus qu'une guerre ordinaire: c'est une guerre nationale et religieuse, une levée et une irruption en masse, un appel à toutes les forces et à toutes les réserves de l'Orient; ce qu'il veut déterminer à sa droite, c'est l'ébranlement d'un monde. Il espère qu'à sa voix la puissance ottomane va ressusciter, revenir à l'âge héroïque où les sultans conduisaient eux-mêmes leurs peuples au combat et jetaient périodiquement l'Asie sur une partie de l'Europe. Il faut que le sultan Mahmoud s'oblige formellement à sortir de Constantinople et à prendre le commandement de ses troupes; il faut que l'étendard du Prophète soit déployé, que cent mille hommes au moins soient avant le 15 mai jetés sur le Danube.