Le gros de cette masse, après avoir franchi le fleuve et réoccupé les Principautés, poussera droit devant soi en territoire ennemi, tandis qu'un corps de quarante mille hommes, composé surtout de cavalerie, se détachera vers le nord et viendra rejoindre notre armée au centre de la Russie. Et déjà l'imagination de l'Empereur lui fait apercevoir, au cours de son expédition, un nuage de cavalerie s'élevant à sa droite et rasant la steppe, le scintillement des lances illuminant l'horizon, l'éclat des cimeterres, l'envolée des burnous, et l'avant-garde de l'Islam se ralliant à lui dans une charge impétueuse. Les spahis, les Arabes, les agiles cavaliers du désert, ajouteront avantageusement à l'universalité et à la bigarrure de ses armées; il les emploiera au service d'avant-postes, à la guerre d'escarmouches. «La cavalerie ottomane, écrit-on de sa part à Constantinople, pourra utilement s'opposer aux Cosaques. Sa Majesté fait cas de sa valeur, et l'appel qu'il lui adresse est un signalé témoignage de sa confiance [404].»
[Note 404: ] [ (retour) ] Maret à Latour-Maubourg, 8 avril.
Au prix d'une coopération ardente et effrénée, Napoléon promet aux Turcs de leur faire restituer, avec les Principautés, la Crimée, le littoral de la mer Noire, tout ce qu'ils ont perdu depuis un siècle. Pour les mieux animer, il écrit à leur sultan, il leur annonce l'envoi d'un ambassadeur, le général Andréossy, qui leur sera un second Sébastiani. Il reprend contact avec eux par tous les moyens possibles: dans un langage de feu, il leur montre l'occasion unique pour venger en une fois toutes les injures de leur race.
Avec la Suède, la difficulté de s'aboucher était plus grande, puisque d'âpres dissentiments n'avaient laissé subsister qu'un simulacre de relations, par l'intermédiaire de chargés d'affaires passifs et muets. Comme la Suède ne lui revenait pas d'elle-même, Napoléon sentit enfin la nécessité de provoquer chez Bernadotte un retour et un repentir; il fit tenter auprès de lui une démarche d'ordre intime. La princesse royale de Suède, après avoir passé l'été à Plombières, était venue à Paris et s'était installée au Luxembourg, chez sa soeur Julie, reine d'Espagne. À plusieurs reprises, lors de ses grandes colères contre la Suède, Napoléon avait jugé ce séjour inconvenant et fait dire à la princesse de s'en retourner [405]. Chaque fois, elle s'était obstinée à rester; chaque fois aussi, sa colère un peu calmée, l'Empereur avait fermé les yeux sur l'inexécution de ses ordres, indulgent à celle qui lui rappelait un doux roman de sa jeunesse [406]. En février 1812, la retrouvant à Paris, il songea à s'en servir. Le duc de Bassano la vit, lui confia un ensemble de demandes et d'offres: demande à la Suède d'une armée contre la Russie, offre de la Finlande et d'un subside de douze millions, sous forme d'un achat de marchandises coloniales [407]. La princesse s'engagea à transmettre ces propositions et prit à coeur de les faire agréer.
[Note 405: ] [ (retour) ] Corresp., 18230.
[Note 406: ] [ (retour) ] Voy. Fr. Masson, Napoléon et les femmes, 13-24.
[Note 407: ] [ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Suède, 297. Cf. Ernouf, 337.
Malheureusement, peu de jours avant cet essai de conciliation, Napoléon s'était résolu à l'acte le plus propre à en contrarier l'effet. Lorsqu'il avait entrepris de pousser ses troupes en Allemagne, il avait appris que les habitants, les autorités de la Poméranie suédoise pactisaient toujours avec les Anglais et favorisaient leur commerce. Au moment de nous aventurer si loin, était-il prudent de laisser derrière nous ce coin de territoire hostile, cet étroit passage, cette poterne par où nos ennemis pourraient se réintroduire en Allemagne? Cédant à ses méfiances, cédant aussi à un de ces mouvements d'exaspération qu'il ne savait plus maîtriser, Napoléon avait voulu se garantir avant tout contre le mauvais vouloir de la Suède, quitte à lui proposer ensuite amitié et pardon. Le 19 janvier, il avait donné ordre à Davout d'occuper la Poméranie aussitôt qu'on serait assuré d'y saisir «une grande quantité de marchandises coloniales [408]». Davout avait exécuté sur-le-champ cet ordre à échéance indéterminée et mis la main sur la province suspecte.
[Note 408: ] [ (retour) ] Corresp., 18447.
Cette saisie n'excédait pas nos droits, rigoureusement interprétés. En 1810, la Suède n'avait obtenu la restitution de la Poméranie qu'à la condition de se fermer hermétiquement aux produits anglais; par la violation de ses promesses, elle avait aboli les obligations contractées vis-à-vis d'elle. La confiscation de la Poméranie n'en était pas moins une mesure impolitique et souverainement regrettable: elle provoqua à Stockholm un sursaut d'indignation, acheva de nous aliéner les esprits, fournit à Bernadotte l'occasion de consommer et de publier la défection déjà résolue au fond de son âme. Pour se détacher avec éclat de la France, il se fût contenté d'un prétexte; on lui fournissait un motif, et la raison à faire valoir était trop bonne, l'injure infligée à son peuple trop flagrante pour qu'il tardât à s'en armer. Avant que le message de la princesse fût parvenu à Stockholm, on apprenait à Paris que le gouvernement suédois, en réponse à l'occupation de la Poméranie, déclarait sa neutralité, ce qui impliquait reprise des rapports officiels avec l'Angleterre et abandon public du système français. Peu après, on fut informé qu'un envoyé suédois venait de partir pour Pétersbourg en mission extraordinaire; l'annonce de la neutralité n'était qu'un voile à l'abri duquel Bernadotte poussait à terme son évolution hostile et passait à l'ennemi.