Cette désertion était pour l'Empereur un premier mécompte: l'affaissement de la Turquie en faisait craindre un second. Les Ottomans montraient peu d'empressement à nous obéir: depuis qu'à Tilsit l'Empereur les avait abandonnés et reniés, ils n'avaient plus foi en lui, et les atermoiements dont sa diplomatie avait usé depuis un an vis-à-vis d'eux n'étaient pas pour relever leur confiance. D'après les dépêches de Latour-Maubourg, on craignait que la reprise signalée des pourparlers avec la Russie, la réouverture d'un congrès à Bucharest, n'aboutissent à la paix; on n'osait faire partir Andréossy, dans la crainte qu'il n'arrivât à Constantinople que pour assister à cette défaite diplomatique. Napoléon recueillait ainsi les fruits d'un système où il avait prétendu allier les contraires, ménager la Russie jusqu'au bout tout en se cherchant des points d'appui contre elle. Reconnaissant que les voies nous avaient été mal préparées à Stockholm et à Constantinople, il aimait mieux s'en prendre à son ministère qu'à lui-même: «Ma diplomatie, disait-il, eût dû faire pour moi la moitié de la campagne, et à peine y a-t-elle songé [409].» Il ne jugeait pas pourtant le mal irréparable: il espérait encore que les Suédois reviendraient de leur aveuglement, que nos appels galvaniseraient la Turquie, que cette puissance pousserait une armée au delà du Danube, enverrait sa flotte contre la Crimée, pèserait même sur la Perse, toujours en guerre avec Alexandre, pour la disposer à plus d'activité: qu'en un mot, tous les peuples qui avaient souffert de l'ambition des Tsars, sentant leur intérêt et s'armant pour la revanche, viendraient compléter, depuis le cercle polaire jusqu'à la Caspienne, l'investissement de la Russie.
[Note 409: ] [ (retour) ] Documents inédits.
En attendant, penché sur ses cartes, entouré de rapports, il suivait de loin la progression de ses armées, dirigeait de Paris leur mouvement jour par jour, étape par étape: il les voyait arriver sur la Vistule par grandes ondes successives, s'étendre d'un bout à l'autre des emplacements désignés. Derrière ce déploiement, il formait une immense colonne de réserves, dont la tête touchait à l'Oder et dont la base s'appuyait au centre de la France: entre l'Oder et l'Elbe, un corps ou plutôt une armée de soixante mille hommes, confiée au duc de Bellune, un autre corps pour Augereau, un contingent danois, préposé à la garde des côtes; entre l'Elbe et le Rhin, une seconde masse, composée avec la conscription de 1812; enfin, dans l'intérieur de l'Empire, outre cent trente bataillons de dépôt, des cohortes de garde nationale militairement organisées, un arrière-ban de cent vingt mille hommes échappés à la conscription et pris à leurs foyers pour un service régional [410]. En y joignant les trois cent mille Français ou alliés que l'Empereur conservait en Espagne, les levées supplémentaires qu'il exigeait des princes allemands et de la Suisse, il arrivait à disposer de douze cent mille soldats et à mettre en armes une humanité tout entière.
[Note 410: ] [ (retour) ] Thiers, XIII, 433, 452-453.
IV
Il avait songé d'abord à quitter Paris dans la première quinzaine d'avril [411]: il se ferait accompagner de l'Impératrice jusqu'à Dresde, où rendez-vous serait pris avec Leurs Majestés Autrichiennes; après une courte entrevue, qui resserrerait les liens entre les deux familles impériales, il arriverait en mai sur la Vistule et s'y tiendrait prêt à ouvrir la campagne, bien que son désir fût toujours de retarder les hostilités jusqu'en juin, jusqu'à l'époque où l'épanouissement de la végétation septentrionale assurerait la subsistance des cent mille chevaux qui marchaient avec l'armée.
[Note 411: ] [ (retour) ] Maret à Otto, 16 mars. Après la signature de l'alliance avec l'Autriche, la correspondance entre le ministre des relations extérieures et notre ambassadeur à Vienne prend une activité et une ampleur qui en font une importante source d'informations.
À la fin de mars, sans recevoir encore de réponse au message de l'Élysée, il apprit par voies indirectes que l'empereur Alexandre annonçait l'intention «de ne faire aucun mouvement hostile jusqu'à ce que le premier coup de canon eût été tiré sur ses frontières [412]». L'aspect de la ligne du Niémen où rien ne bougeait, où les troupes russes restaient inertes et comme figées, confirmait cet avis. Napoléon en conclut qu'il avait plus de temps devant lui: il résolut de passer à Dresde deux ou trois semaines, au lieu de quelques jours, d'y réunir un véritable congrès de souverains où il présiderait l'Europe. En attendant, il pouvait prolonger son séjour à Paris jusqu'en mai, et cette faculté lui parut une bonne fortune: un mois lui suffisait à peine pour en finir avec certaines difficultés d'ordre intérieur qui le retenaient en arrière.
[Note 412: ] [ (retour) ] Maret à Otto, 1er avril.
À Paris, l'hiver était exceptionnellement animé et brillant. L'Empereur l'ayant désiré tel, chacun s'était conformé à ce voeu interprété comme un ordre; chez les dignitaires, c'était une émulation à recevoir: les fêtes se succédaient, soirées, concerts, bals chez l'archichancelier et le prince de Neufchâtel, bals masqués chez le comte Marescalchi, bals dans les ministères et les ambassades [413]. L'imminence des hostilités ne faisait qu'accroître dans certains milieux cette animation. Chez l'aristocratie ralliée, chez la jeunesse du faubourg Saint-Germain, la guerre était populaire: cette brillante élite, entrée depuis peu au service et commençant à peupler les états-majors, voyait avec plaisir s'annoncer une campagne qui lui donnerait sa part de gloire, qui lui permettrait d'égaler les vieux soldats de la Révolution, les héros plébéiens: ce serait sa guerre à elle: s'y préparant ouvertement, elle voulait la faire commodément et avec luxe, se commandait de somptueux équipages qui encombraient les routes d'Allemagne et se figurait l'expédition de Russie «comme une grande partie de chasse de six mois [414]». Quel contraste entre cette ardeur et la désolation des autres classes! Là, c'étaient de plus pesantes angoisses, un redoublement de maux: la disette déclarée dans plusieurs provinces: à Paris, le pain rare et hors de prix; en Normandie, des séditions d'affamés, où le sang avait coulé. Les levées nouvelles suscitaient des résistances plus marquées, des mutineries, des désordres: dans chacun des cent vingt départements, des colonnes de gendarmerie mobile poursuivaient les conscrits réfractaires et faisaient la chasse aux hommes: de tous les points du territoire, à travers les adulations officielles, montaient vers l'Empereur le sourd murmure des générations exténuées et la plainte des mères.