[Note 413: ] [ (retour) ] Mémoires de Pasquier, I, 516.

[Note 414: ] [ (retour) ] Pradt, Ambassade dans le grand-duché de Varsovie, 64.

Parmi tant de causes de souffrance, la disette le préoccupait surtout. Il la redoutait, l'ayant vue naguère, au temps de la Révolution, pousser dans la rue et jeter à la révolte un peuple de désespérés. Pendant les mois de mars et d'avril, il batailla contre elle à coups de prescriptions et de décrets, limita enfin d'autorité le prix du blé et fit sa loi du maximum [415]. Quant aux autres maux de la France, il ne s'aveuglait pas sur leur gravité, mais comptait leur appliquer son remède habituel, la victoire. Il se disait qu'une guerre heureuse au Nord serait la fin des guerres, le terme d'un état contre nature, critique, violent, impossible à soutenir longtemps: qu'elle lui permettrait, en procurant la paix générale, de laisser respirer la France et le monde.

[Note 415: ] [ (retour) ] Voy. Pasquier, I, 497-509.

C'est ainsi qu'il la présentait aux hommes dont il aimait à prendre l'avis ou du moins à se rallier l'opinion. Devant Cambacérès, qui produisait timidement quelques objections, il développa tous ses arguments en faveur de la guerre: la Russie détachée de nous opprimait tout le système européen: tôt ou tard, elle fondrait sur l'Empire: mieux valait la prévenir que de l'attendre: mieux valait pour la France et pour l'Empereur, alors qu'il était en pleine vigueur de corps et d'âme, en plein bonheur, tenter l'effort décisif et suprême, plutôt que de s'abandonner aux lâches douceurs d'une paix précaire. Par ces raisons, il réduisit l'archichancelier au silence, sans emporter sa conviction [416].

[Note 416: ] [ (retour) ] Thiers, XIII, 458-461.

Avec Caulaincourt, il s'entretenait périodiquement. Le blâme de ce galant homme qu'il aimait et estimait, cette opposition qui n'intriguait point et ne se manifestait que devant lui, mais s'exprimait alors avec une verte franchise, le gênait et le troublait. Sachant apprécier à leur valeur les forces morales, il n'aimait pas à sentir auprès de lui cette conscience en révolte: son désir eût été de la ramener non par la contrainte, mais par la discussion et le raisonnement: c'était à ses yeux «comme une puissance qu'il aurait eu grand intérêt à convaincre [417]».

[Note 417: ] [ (retour) ] Documents inédits.

Il appelait Caulaincourt, l'invitait à parler, à parler librement, à produire toutes ses objections, afin de pouvoir les saisir corps à corps et les réfuter. Si l'autre lui reprochait de ne plus vouloir en Europe que des vassaux et de tout sacrifier «à sa chère passion,--la guerre», il ne se fâchait pas trop, se contentant de tirer l'oreille à l'audacieux ou de lui donner «une petite tape sur la nuque, quand les choses lui paraissaient un peu fortes [418]». Il prolongeait ensuite, nourrissait la dispute, le combat de paroles, toute lutte lui semblant une occasion de vaincre. Affirmant qu'il ne voulait pas la guerre et ne désespérait point de l'éviter, il reconnaissait toutefois que des intérêts essentiels pourraient lui en faire une nécessité. C'étaient alors de profonds aperçus sur sa politique et son système. On le méconnaissait, disait-il avec vérité, en lui supposant l'intention de conquérir pour conquérir, d'ajouter sans cesse de nouveaux territoires à son empire déjà trop étendu. Toutes les réunions qu'il avait opérées, toutes ses prises successives, toutes ses guerres n'avaient eu d'autre but que de réduire l'Angleterre. Il n'avait qu'une ambition, mais ardente, tenace, invariable, nécessaire: c'était d'obliger les Anglais à une capitulation qui rétablirait l'indépendance des mers et instituerait la paix européenne. Pour obtenir cette paix, il ne devait reculer devant aucune entreprise, si démesurée qu'elle parût: que lui parlait-on de modération, de sagesse, de «géographie raisonnable»! Était-elle faite pour lui, la sagesse du vulgaire? À l'extraordinaire situation que le passé lui avait léguée devaient s'appliquer des moyens sans analogues dans l'histoire et le régime ordinaire des peuples. Au point où en étaient les choses, il ne pouvait souffrir qu'aucune puissance favorisât nos ennemis sous le voile d'une alliance trompeuse ou d'une neutralité partiale: chacun devait marcher avec lui ou s'attendre à un traitement de rigueur: malheur à qui refusait de le comprendre et de le suivre!

[Note 418: ] [ (retour) ] Id.