Il s'expliquait ainsi longuement, intarissablement, dépensant toutes les forces persuasives de son intelligence, recourant aussi aux moyens de séduction et de grâce, se faisant enjôleur, captieux, charmant, avec des ruses et des délicatesses de femme. «Jamais femme, écrivait quelqu'un qui le connaissait bien, n'eut plus d'art pour faire vouloir, pour faire consentir à ce qu'elle désirait», et nul succès ne le flattait autant que ces conquêtes d'âmes. Caulaincourt cependant le laissait dire, respectueux, mais ferme, et finalement un mot, une phrase hardie, faisait sentir à Napoléon qu'il n'avait rien gagné sur l'esprit de son interlocuteur. Celui-ci répétait toujours que «ce qui se préparait serait un malheur pour la France, un sujet de regret et d'embarras pour Sa Majesté, et qu'il ne voulait pas avoir à se reprocher d'y avoir contribué». L'Empereur alors, déçu et dépité, lui tournait le dos, lui battait froid pendant quelques jours, sans aigreur pourtant et sans colère; mais la foule servile des courtisans soulignait cette demi-disgrâce. Les pronostics de Caulaincourt étaient signalés par eux comme les rêves d'une imagination chagrine: le duc était taxé de tiédeur et de modérantisme, à la façon de Talleyrand. Dans certains salons, on représentait des tableaux vivants, où le sage avertisseur figurait sous les traits d'un automate dont les ressorts étaient mus par la main de l'«enchanteur boiteux».
Napoléon n'approuvait pas cet optimisme béat, cette confiance frivole. S'il allait délibérément à la guerre où l'entraînaient les fatalités de son caractère et de sa destinée, il ne l'envisageait pas moins comme la plus formidable partie qu'il eût encore risquée: il se montrait grave et sérieux. Il dit à Savary: «Celui qui m'aurait évité cette guerre m'aurait rendu un grand service, mais enfin la voilà; il faut s'en tirer [419].» À Pasquier, qui lui signalait les dangers de la situation intérieure, il répondit: «C'est une difficulté de plus ajoutée à toutes celles que je dois rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus difficile que j'aie encore tentée: mais il faut bien achever ce qui est commencé [420].»
[Note 419: ] [ (retour) ] Mémoires de Rovigo, V, 226.
[Note 420: ] [ (retour) ] Mémoires de Pasquier, I, 525.
Pour dissiper certaines craintes, il promettait de conduire les opérations avec prudence et lenteur, de ne pas s'aventurer trop vite et trop loin. Au fond, sur la manière de conduire cette guerre, après qu'il l'aurait commencée par une soudaine irruption, il n'était pas fixé. Deux plans se disputaient sa pensée, et il les laissait alternativement paraître dans son langage. Il comptait fermement trouver la principale force militaire de la Russie en ligne derrière le Niémen, la disloquer du premier coup et la saccager. Ce résultat obtenu, que ferait-il si les Russes prolongeaient leur résistance? Après les avoir refoulés au delà de la Dwina et du Dnieper, s'arrêterait-il? Se bornerait-il à s'établir et à hiverner sur les positions conquises, à préparer méthodiquement une seconde campagne, en se couvrant de la Pologne remise sur pied? Au contraire, profiterait-il de l'élan imprimé à ses troupes pour les pousser jusqu'à Moscou, pour atteindre ce coeur de la Russie et y plonger le fer? Il l'ignorait encore, se déciderait sur les lieux, selon les circonstances, suivant les vicissitudes de la campagne [421]. Il disait quelquefois avoir adopté le premier plan et se le figurait peut-être, mais déjà une intime prédilection l'attirait vers le second, car ce parti éclatant et funeste fascinait son imagination, répondait mieux à son besoin de frapper vite, de frapper puissamment, et de hâter par une paix rapidement imposée à la Russie la soumission de l'Angleterre.
[Note 421: ] [ (retour) ] Voy. dans le premier sens ses conversations avec Metternich à Dresde (Mémoires de Metternich, I, 122), avec Cambacérès, d'après Thiers, XII, 459-460; dans le second sens, ses conversations avec Narbonne (Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, par Villemain, 175-176) et avec Pradt (Histoire de l'ambassade dans le grand-duché de Varsovie, 154).
L'Angleterre cependant, à l'aspect même de la Russie tombée, pourrait ne pas fléchir tout de suite et prolonger sa résistance. Soit: mais l'Empereur alors ne trouverait plus d'obstacle à rien; tout lui deviendrait facile; les voies se rouvriraient d'elles-mêmes aux extraordinaires projets qu'il avait conçus naguère pour assaillir et dompter sa rivale. Et parfois, plongeant par la pensée au plus profond des espaces, dépassant toutes limites, il en venait à regarder par delà la Russie, à chercher plus loin où poser ses colonnes d'Hercule. Pur délire d'imagination, rêves d'une ambition démente, dira-t-on, si l'on mesure cet homme et son temps à la taille ordinaire de l'humanité. Mais ne s'était-il pas placé lui-même et n'avait-il pas élevé ses Français au niveau d'entreprises inaccessibles au commun des mortels? Ne les avait-il pas habitués à vivre et à se mouvoir dans une atmosphère de merveilles, mis de plain-pied avec le prodigieux et le surnaturel? Et tous ne s'étonnaient pas lorsqu'il parlait de faire entrer encore une fois et plus complètement le rêve dans la réalité.
L'écroulement de la puissance russe découvrirait l'Asie et nous rendrait contact avec elle. À Moscou, Napoléon retrouverait l'Orient, ce monde qu'il avait touché naguère par un autre bout, et dont l'impression lui était restée profonde, inoubliable. En Orient, en Asie, il ne rencontrerait devant lui qu'empires branlants et sociétés en décomposition: à travers ces ruines, serait-il impossible à l'une de ses armées d'atteindre ou de menacer les Indes, par l'une ou l'autre des voies qu'il avait en d'autres temps sondées du regard et marquées? Établi en Russie, il dominerait et surplomberait la mer Noire, la région du Danube, l'empire ottoman, avec son prolongement asiatique. Si les Turcs se refusaient aujourd'hui au rôle prescrit, punirait-il cette défection en se reportant plus tard contre eux? Pour en finir avec cette barbarie, descendrait-il de Moscou sur Constantinople? Reprendrait-il librement les projets de conquête, de partage, de percée à travers l'Asie, qu'il avait dû en 1808 mesurer d'après les convenances et les ambitions d'Alexandre [422]? Il n'avait jamais perdu de vue l'Orient méditerranéen, vers lequel un invincible attrait le ramenait toujours; en 1811, alors qu'il semblait tout entier détourné vers le Nord, des voyageurs munis d'instructions lui envoyaient des renseignements topographiques sur l'Égypte et la Syrie, sur ces positions qu'il lui faudrait ressaisir s'il voulait se frayer la route directe des Indes [423]. Pour frapper ou menacer l'Inde anglaise, préférerait-il la voie que Paul Ier s'était offert jadis à lui tracer? Après avoir vaincu la Russie et l'avoir enchaînée de nouveau à sa fortune, ferait-il du Caucase la base d'une expédition extra-européenne? Il disait à Narbonne: «Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il faut reprendre à revers l'Asie, pour atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du général Gardane et celle de Jaubert en Perse: rien de considérable n'en est apparu, mais j'ai la carte et l'état des populations à traverser, pour aller d'Érivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans l'Inde. C'est une campagne peut-être moins rude que celle qui nous attend sous trois mois. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar réconcilié ou mort de quelque complot de palais, peut-être un trône nouveau et dépendant (la Pologne), et dites-moi si pour une grande armée de Français et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas d'accès possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française pour faire tomber dans toute l'Inde cet échafaudage de grandeur mercantile [424].»
[Note 422: ] [ (retour) ] Voyez à ce sujet le curieux entretien que le prince Eugène eut pendant le congrès de Vienne avec la comtesse Edling, et que celle-ci rapporte dans ses Mémoires, 175-176.
[Note 423: ] [ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1687. Cf. Corresp., 17037-38, 17191.