[Note 34: ] [ (retour) ] Sur ce krach de 1811, voy., indépendamment de la Correspondance impériale (XXVIII, passim) et des Mémoires de Mollien, III, 288-289, la collection des Bulletins de police, archives nationales, AF, IV, 1513 et suiv. Bulletin du 18 janvier 1811: «Les gens les plus sages dans le commerce sont effrayés de l'avenir. La crise est telle que chaque jour tout banquier qui arrive à quatre heures sans malheur s'écrie: «En voilà encore un de passé!»

[Note 35: ] [ (retour) ] Bulletin du 16 mars.

[Note 36: ] [ (retour) ] Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 271.

Parole dictée par la haine et souverainement injuste, si on prétend l'appliquer à l'ensemble de la nation. Malgré tout, les masses urbaines et rurales, dans leur plus grande partie, demeurent inviolablement fidèles à l'homme qui leur est apparu au lendemain de la Révolution comme le grand pacificateur, qui a surexcité en même temps leurs plus nobles instincts et leur a largement dispensé l'idéal. La France populaire reste à celui qui l'a prise, fascinée, émerveillée: elle ne comprend pas le présent et l'avenir sans Napoléon: elle souffre par lui et ne l'accuse point. Ce qui est vrai, c'est que les classes moyennes et élevées se détachent. À mesure qu'elles s'éloignent de la Révolution, elles goûtent moins le bienfait de l'ordre rétabli et se prennent à regretter la liberté proscrite: elles s'affligent de voir la paix religieuse, cette grande oeuvre du Consulat, compromise à nouveau, l'arbitraire se développant à outrance et renaissant sous mille formes. Ce qui est plus vrai encore, c'est que ces classes, inquiètes d'excessifs triomphes, ont la sensation de vivre en plein rêve, sous le coup de l'inévitable réveil, et que déjà les habiles, les avisés, songent à se ménager l'avenir par une infidélité prévoyante. Depuis deux ans et demi, il existe une conspiration latente de quelques grands contre le maître, prête à saisir l'occasion d'un revers au dehors, d'un malheur national, pour exécuter le geste imperceptible et félon qui précipitera le colosse ébranlé. Alexandre le sait, car il entretient depuis 1809 une correspondance tour à tour directe et indirecte avec Talleyrand, l'un des moteurs de l'intrigue [37]. Il sait que la famille impériale compte ses mécontents et ses révoltés, car il possède dans son dossier de renseignements une lettre que lui a écrite le roi Louis et qui surpasse en amertume contre l'Empereur les plus âpres pamphlets [38]. Par des propos recueillis, par des lettres interceptées, il connaît les allures sourdement frondeuses des classes éclairées, la fatigue des fonctionnaires, la lassitude des populations, l'atonie et l'épuisement du corps social tout entier. Puis, derrière la France pliant sous le poids de sa propre grandeur, derrière cette nation surmenée, il voit l'Espagne qui s'attache à elle et la ronge, l'Espagne atroce et sublime, défendant pied à pied son sol imprégné de sang et gonflé de cadavres, ses villes en ruine, ses sanctuaires dévastés, massacrant en détail les troupes d'occupation et s'exterminant elle-même dans une guerre affreuse. Il sait que Napoléon a cinq armées en Espagne et n'en peut venir à bout: enfin, au fond de la Péninsule, au sud du Portugal, il aperçoit Wellesley et ses Anglais toujours debout, couvrant Lisbonne, immobilisant Masséna, et l'opiniâtreté britanique, retranchée et terrée dans les ouvrages de Torres-Vedras, mettant des bornes à l'impétuosité française.

[Note 37: ] [ (retour) ] Voy. le tome II, p. 46.

[Note 38: ] [ (retour) ] Archives de Saint-Pétersbourg.

Si Napoléon détient matériellement l'Europe à l'exception de ses extrémités, l'Océan lui échappe: l'Angleterre entoure les côtes de ses flottes, emprisonne les escadres françaises dans leurs ports, oppose au blocus décrété à Berlin et à Milan un contre-blocus, et cerne l'immense empire de mers ennemies. Le continent ne lui est fermé qu'en apparence: son commerce, déjouant les sévérités du blocus, s'infiltre toujours en Europe par le Nord, par la Russie qui lui reste entr'ouverte. Les denrées coloniales dont l'Angleterre s'est fait l'unique acquéreur, sont reçues dans les ports russes, pourvu qu'elles s'y présentent à bord de bâtiments américains, employés et assujettis à ce service. Parmi ces produits, les uns se débitent sur place, les autres traversent le vaste empire: après qu'ils ont paru s'y absorber et s'y perdre, on les voit réapparaître sur la frontière occidentale, ressortir par Brody, devenu un vaste centre de contrebande, et se répandre clandestinement en Allemagne. Alexandre continue à favoriser ce commerce et ce transit interlopes. Bien plus, il a dessein, dans tous les cas, de développer encore et de régulariser ses relations économiques avec l'Angleterre, car il y voit le seul moyen de mettre fin à la crise économique dont souffrent ses peuples et de recréer la fortune publique. Que la guerre éclate ou non, il est résolu, dès que l'occasion lui paraîtra propice, à ouvrir ses ports aux bâtiments anglais eux-mêmes, à l'invasion en masse des produits britanniques, et désormais cette intention demeurera constamment à l'arrière-plan de sa pensée [39].

[Note 39: ] [ (retour) ] Nous en trouverons l'aveu dans un rapport rédigé par le comte de Nesselrode à la suite d'une conversation avec l'empereur Alexandre, rapport analysé par nous et cité au chapitre VIII.

Quant au rapprochement politique avec Londres, il juge inutile de le précipiter; pourquoi se démasquer trop tôt, pourquoi brusquer la paix officielle et l'alliance, alors qu'il existe entre les parties les plus actives des deux nations un accord spontané et virtuel? Les représentants du Tsar dans la plupart des capitales, les Russes établis à l'étranger, les membres de cette société nomade qui s'est dispersée aux quatre coins de l'Europe, s'associent d'eux-mêmes aux agents secrets que l'Angleterre entretient auprès des différentes cours, et c'est ce travail en commun qui prépare, dispose et réunit les éléments d'une sixième coalition. Sans doute, la terreur qu'inspire Napoléon est si grande qu'elle peut empêcher l'effet de ce concert. Tous ces chefs d'État, tous ces ministres qui parlent de se lever contre lui, tremblent devant sa face: dès qu'il se montre, dès qu'il gronde et menace, une épouvante atroce les serre aux entrailles: le spectacle qu'offre partout l'Europe, à ce moment de l'histoire, c'est le combat de la haine et de la peur, et bien hardi serait celui qui affirmerait dès à présent laquelle des deux doit l'emporter sur l'autre. Cependant, Alexandre s'est dit qu'un seul coup, rapidement et audacieusement porté, détruirait le prestige du conquérant, anéantirait l'idée qu'on se fait de son pouvoir, produirait dans les esprits une révolution qui se traduirait par l'universelle prise d'armes. Napoléon sera vaincu dès l'instant où chacun aura la certitude qu'il peut l'être. L'enlèvement du grand-duché, la transformation en ennemi de cette vedette fidèle, l'écrasement des postes français entre la Vistule et l'Elbe, l'apparition des Russes au coeur de l'Allemagne, peuvent fournir cette démonstration, et c'est pourquoi Alexandre attend «avec la plus vive impatience», suivant sa propre expression [40], la réponse de Czartoryski, qui va lui ouvrir ou lui fermer les chemins. Il espère, il croit que, s'il réussit dans son effort pour tirer à soi la Pologne, pour détourner l'Autriche de Napoléon et lui soustraire définitivement la Suède, ces éclatantes désertions entraîneront tout à leur suite; que les rois, les ministres, les peuples, les armées, s'insurgeant contre le despote qui pèse insupportablement sur l'Europe, voleront au-devant du Tsar libérateur.

[Note 40: ] [ (retour) ] Lettre insérée dans les Mémoires de Czartoryski, II, 253.