[Note 28: ] [ (retour) ] Otto à Maret, 10 février 1811.
[Note 29: ] [ (retour) ] Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 113-114.
[Note 30: ] [ (retour) ] Sur l'état de l'Allemagne, voy., outre les ouvrages précédemment cités pour la Prusse, Kleinschmidt, Geschichte des Koenigreichs Westphalen, 340-366; Rambaud, L'Allemagne sous Napoléon 1er, 425-479; les correspondances de Saxe, Westphalie, Bavière, Wurtemberg, aux archives des affaires étrangères. Aux archives nationales, AF, IV, 1653-1656, les lettres de Davout et de Rapp, avec leurs annexes, sont une précieuse source d'informations.
Les gouvernements, à l'exception des pouvoirs purement français, résisteront difficilement à la poussée des peuples. Ils semblent eux-mêmes à bout de résignation. Chez les rois et princes du Sud, à Munich, à Stuttgard, à Carlsruhe, le souvenir des bienfaits reçus, des agrandissements obtenus, s'efface de plus en plus; ces princes voudraient moins de territoires et plus d'indépendance: la continuité d'exigences persécutrices, l'horreur de descendre peu à peu «au rang de préfets français», peut les jeter à tout moment en des résolutions extrêmes: parmi ces souverains, il en est un tout au moins, celui de Bavière, qui parle de faire comme Louis de Hollande et de quitter la place, de déserter ses États, de fuir pour échapper à l'homme qui rend intenable le métier de roi et de «mettre la clef sous la porte [31]».
[Note 31: ] [ (retour) ] Rapport de l'agent français Marcel de Serres, transmis par Davout le 30 septembre 1810. Archives nationales, AF, IV, 1653. Cf. les Mémoires de Rapp, nouvelle édition, 154.
Le mécontentement ne s'arrête pas aux limites de l'Allemagne: il les dépasse de toutes parts. Sur le littoral, il se prolonge et redouble d'intensité en Hollande; là, une nationalité tenace résiste à l'absorption et ne veut pas mourir. Au sud de l'Allemagne, les vallées des Alpes recèlent un brasier de haines, l'ardent Tyrol, qui a eu en 1809 ses héros et ses martyrs. Les Alpes franchies, si l'observateur descend dans les plaines lombardes, s'il parcourt cette Italie que Bonaparte a naguère transportée et ravie, il constate que l'enthousiasme est mort et l'affection éteinte. Le pouvoir nouveau, par ses rigueurs méthodiques, fait regretter parfois les abus qu'il a détruits: il pèse trop lourdement sur le présent pour qu'on s'aperçoive du travail initiateur et fécond par lequel il jette les semences de l'avenir. Dès l'automne de 1810, Alexandre a fait prendre des renseignements sur l'état des esprits en Italie [32]; il a pu constater l'impopularité du régime français, la résistance à la levée des impôts, au système continental, à la conscription surtout, et s'ajoutant aux atteintes du mal universel, l'indignation des consciences catholiques contre le monarque tyran du Pape et tourmenteur de prêtres. A l'extrémité de la Péninsule, Murat s'irrite du joug: il s'échappe en propos suspects et commence à regarder du côté de l'Autriche [33]. D'un bout à l'autre de l'Europe centrale, Napoléon a perdu l'empire des âmes; son pouvoir universellement subi, illimité, écrasant, est pourtant précaire, car il ne repose plus que sur la force.
[Note 32: ] [ (retour) ] Archives de Saint-Pétersbourg.
[Note 33: ] [ (retour) ] Voy. spécialement à ce sujet la lettre écrite le 30 août 1811 par le duc de Bassano au comte Otto. Archives des affaires étrangères, Vienne, 389.
Au delà de l'Italie et de l'Allemagne, derrière un glacis composé d'États feudataires et de départements annexés, la France elle-même apparaît. Au premier abord, elle présente un aspect incomparable de splendeur et de force, cette France admirée et haïe: ce qu'on voit en elle, c'est une nation merveilleusement disciplinée, superbement alignée, manoeuvrant comme un régiment, dressée et entraînée aux tâches héroïques: une administration ponctuelle, sûre d'elle-même et se sentant soutenue: de grandes institutions se consolidant ou s'ébauchant et dessinant sur l'horizon leurs lignes majestueuses; des oeuvres d'utilité publique ou de magnificence partout entreprises; nulle initiative individuelle, mais l'impulsion donnée d'en haut aux talents, aux dévouements, aux arts de la paix comme aux travaux de la guerre: l'émulation continuellement suscitée et entretenue, devenue le principal moyen de gouvernement: la vie publique organisée comme un grand concours, avec distribution périodique de palmes et de récompenses, qui stimulent l'ambition de se distinguer et l'ardeur à servir.
Cependant, sous cette magnifique ordonnance, un sourd et profond malaise se découvre. D'abord, la France souffre matériellement: les impôts sont lourds, s'aggravent d'année en année, s'attaquant à toutes les formes de la richesse et surtout de la consommation: le plus dur de tous, l'impôt du sang, épuise les générations et en tarit la sève. Le commerce se meurt: l'industrie, qui s'est crue maîtresse du marché européen par la suppression de la concurrence anglaise, a pris quelque temps un fiévreux essor; puis l'excès de la production et une folie de spéculations hasardeuses ont amené une crise. Aujourd'hui, à Paris et dans les principales villes, les faillites se succèdent, les maisons les plus solides manquent tour à tour: c'est l'effondrement du marché et la panique des capitaux [34]. Les manufactures, les grands établissements métallurgiques ferment leurs ateliers: l'industrie lyonnaise est dans la désolation; à Avignon, à Rive-de-Gier, on craint des troubles; à Nîmes, les rapports de police signalent trente mille ouvriers sans travail [35]; il y en aura tout à l'heure vingt mille au faubourg Saint-Antoine. A côté de la détresse matérielle, c'est la gêne et la compression morales: toute spontanéité de pensée et d'expression interdite, un silence étouffant, une nation entière qui parle bas, par crainte d'une police ombrageuse, tracassière, tombant dans l'ineptie par excès de méfiance et faux zèle. C'est sur ce fond de mécontentements et d'angoisses que s'élève l'édifice éblouissant de l'administration et de la cour: le monde officiel et militaire, animé, brillant, gorgé d'or qu'il dépense à pleines mains, dans une fièvre de jouir: le luxe et les embellissements de la capitale, les grands corps de l'État se superposant dans une gradation imposante, les deux noblesses, l'ancienne et la nouvelle, groupées autour du trône: enfin, dominant tous ces sommets, l'Empereur dans son Paris, moins accessible que par le passé, s'entourant d'hommes d'ancien régime, aimant à avoir des courtisans de naissance pour le servir et l'encenser, s'immobilisant parfois dans une attitude hiératique, s'isolant matériellement de son peuple de même que sa pensée s'isole dans le désert de ses conceptions surhumaines. Sa sévérité croissante, son despotisme inquiet, son front orageux indisposent et éloignent: le temps est proche où un agent russe écrira: «Tout le monde le redoute: personne ne l'aime [36].»