[Note 23: ] [ (retour) ] Id., 30 janvier.

Metternich, malgré les attaches qu'on lui prête avec la cour des Tuileries, est obligé de composer avec ces puissances, et c'est merveille que de voir cet homme d'État équilibriste pencher alternativement des deux côtés, sans jamais perdre pied, et donner de l'espoir à tout le monde. Il sait, suivant les heures, changer de milieu et de langage: on le voit successivement en affaires avec la France et en coquetterie avec la Russie. Après avoir conféré le matin avec le comte Otto, représentant de l'Empereur, il dîne chez Razoumovski: le matin même, à côté du cabinet où il donne ses audiences, il fait répéter le ballet qui se dansera le soir à l'hôtel Razoumovski et où sa fille doit jouer le principal rôle; les diplomates qui viennent de l'entretenir n'en peuvent croire leurs oreilles, quand les échos de la chancellerie leur apportent le soupir mélodieux des violons ou le rythme entraînant d'un air de valse [24]. Metternich participe lui-même aux divertissements qu'organise la colonie russe, et figure dans des tableaux vivants. Cette frivolité est en partie chez lui calcul politique, mais aussi le goût et le besoin de la société, la passion de la femme, l'attirent invariablement où l'on s'amuse et où l'on aime: Otto reconnaît lui-même que ses remontrances ne tiendront pas devant «un regard de la princesse Bagration [25]». Sans parler de tous les arguments qui peuvent agir sur un ministre peu considéré et besogneux, Metternich résistera-t-il aux influences mondaines, quand elles s'uniront pour faire valoir auprès de lui l'appât tentateur que l'empereur de Russie compte présenter à l'Autriche?

[Note 24: ] [ (retour) ] Otto à Champagny, 30 janvier et 2 février 1811.

[Note 25: ] [ (retour) ] Otto à Champagny, 6 février 1811. «La princesse Bagration, écrivait le 2 février notre ambassadeur, se livre avec tant d'ardeur à la politique qu'elle a été successivement la bonne amie de trois ministres des affaires étrangères.»

Si l'Autriche se montre réfractaire à la tentation, on l'immobilisera par la terreur. La Russie peut lui faire beaucoup de mal et lui créer dans son intérieur de graves embarras. Les Hongrois, en démêlés constants avec leur souverain, cherchent un point d'appui au dehors pour résister à l'arbitraire autrichien, et leurs regards se tournent vers le Nord. Parmi les millions de Slaves qui peuplent la monarchie, beaucoup pratiquent la religion grecque: la similitude de croyance est un lien qui les rattache au Tsar de Moscou [26]. Père commun de tous les orthodoxes, Alexandre n'a qu'à élever la voix pour provoquer contre l'Autriche des soulèvements nationaux et l'envelopper d'insurrections. Mais il est probable que l'Autriche n'obligera pas à user contre elle de ces moyens extrêmes et peu séants entre monarchies légitimes: elle préférera s'entendre à l'amiable, accepter le troc qui lui sera offert. A supposer qu'elle répugne à se jeter d'emblée dans une nouvelle coalition, elle s'engagera tout au moins à une neutralité bienveillante; ses troupes, rangées au bord de ses frontières, resteront l'arme au pied et feront la haie sur le passage des Russes, quand ceux-ci traverseront l'Allemagne du Nord pour achever la libération de la Prusse et accéléreront le pas jusqu'à l'Elbe.

[Note 26: ] [ (retour) ] «Jusque dans les cabanes des paysans grecs, écrit Otto le 17 juillet 1811, on trouve les images de Catherine et d'Alexandre, devant lesquelles on a soin d'allumer tous les samedis une petite bougie et, en cas de nécessité, un copeau de bois résiné.»

Sur l'Elbe, un corps français apparaît enfin et se tient en faction, appuyant sa gauche à la mer, son centre à Hambourg, sa droite à Magdebourg; c'est le 1er corps, celui de Davout, avec ses trois divisions, ses quinze régiments d'infanterie, ses huit régiments de cavalerie, ses quatre-vingts pièces d'artillerie. Derrière ce rempart de troupes commence l'Allemagne proprement française: les départements réunis, c'est-à-dire le littoral hanséatique et ses annexes, le royaume de Jérôme-Napoléon, le duché de Berg, administré directement au nom de l'Empereur, un chaos de seigneuries et de villes humblement soumises; plus bas, en tirant vers le sud, les principaux États de la Confédération, la Bavière, le Wurtemberg, le duché de Bade, les grands fiefs de l'Empire. Dans tous ces pays, les forces organisées, les ressources de l'État sont sous la main du maître: les rois obéissent à ses agents diplomatiques ou à ses commandants militaires: entre la mer du Nord et le Mein, la grande autorité est Davout, revenu depuis peu à son quartier général de Hambourg: il commande, avec le 1er corps, la 32e division militaire, comprenant tous les territoires annexés: en fait, c'est un gouverneur général des pays au delà du Rhin et un vice-empereur d'Allemagne. Sous sa main rude et ferme, les peuples n'osent bouger, mais conspirent sourdement, car leurs souffrances augmentent sans cesse, et la mesure paraît comble.

En quelque endroit que l'on jette les yeux, ce n'est que détresse et langueur. Hambourg vivait de son port: la fermeture de l'Elbe a ruiné cette grande maison de commerce: les magasins sont vides ou inutilement encombrés, les comptoirs déserts, les banques et les établissements de crédit s'écroulent avec fracas: symptôme caractéristique, le nombre des propriétés mises en vente et qui ne trouvent pas acquéreur s'accroît tous les jours, suivant une proportion régulière et désolante [27]. Ailleurs, sur le littoral et dans l'intérieur des terres, en Westphalie, en Hanovre, en Hesse, en Saxe, l'interruption du commerce, les entraves apportées à la circulation des denrées, l'accumulation des règlements prohibitifs ont suspendu la vie économique. Les douanes et la fiscalité françaises, introduites ou imitées de tous côtés pour assurer l'observation du blocus, font le tourment des peuples. C'est une Inquisition nouvelle, qui frappe les intérêts et s'attaque à la bourse: elle a ses procédés d'investigation minutieux et vexatoires, ses espions, ses délateurs, ses jugements sommaires, ses autodafés: périodiquement, à Hambourg, à Francfort, elle brûle par grandes masses les marchandises suspectes, en présence des habitants que consterne cette destruction de richesses.

[Note 27: ] [ (retour) ] Bulletins de police, janvier à mars 1811. Archives nationales, AF, IV, 1513-1514.

Ces vexations matérielles accélèrent la renaissance de l'esprit national. L'Allemagne s'est réveillée sous la douleur: les meurtrissures de sa chair lui ont rendu le sentiment et la conscience d'elle-même. Maintenant, il y a de sa part effort continu pour remonter à ses origines et à ses traditions, pour réunir tous ses enfants par des souvenirs et des espoirs communs, pour créer l'unité morale de la nation, pour refaire une âme à la patrie, avant de lui restituer un corps. C'est le travail des Universités et des salons, des milieux intellectuels et pensants, de la littérature et de la philosophie, du livre et du journal. La presse, quoique étroitement surveillée, vante le passé pour faire ressortir les humiliations du présent, commence une guerre d'allusions: reprenant les formules françaises, elle proclame à mots couverts «l'unité et l'indivisibilité de la Germanie [28]», et ses appels voilés, se répondant de Berlin à Augsbourg, d'Altona à Nuremberg, montrent que partout les haines se comprennent et s'entendent. Les sociétés secrètes, nées en Prusse, se ramifient au dehors, envahissent la Saxe et la Westphalie, remontent le cours du Rhin, pénètrent jusqu'en Souabe: elles portent en tous lieux leurs initiations occultes, leurs signes de ralliement, le symbolisme de leurs formules et de leurs rites, qui tendent à susciter une horreur mystique de l'étranger et qui instituent en Allemagne une religion de la Haine. Ainsi se préparent les esprits à l'idée d'un soulèvement général. Sans doute,--c'est un agent russe qui en fait justement la remarque [29],--la Germanie ne sera jamais une Espagne: cette lourde et patiente nation n'ira pas, comme la sèche et colérique Espagne, s'insurger d'elle-même et s'attaquer à l'usurpateur d'un élan frénétique. La nature de son sol, son tempérament s'y opposent. L'Allemagne ne prendra pas l'initiative: elle peut recevoir l'impulsion. Au contact des armées russes et prussiennes, les tentatives de 1809 se renouvelleront sans doute, se multiplieront; des Schill, des Brunswick-Oels vont renaître et se lever en foule, organiser des bandes qui inquiéteront les flancs et les derrières de l'armée française: par les cheminements souterrains qu'ont pratiqués les sociétés secrètes, on verra se répandre au loin et fuser l'insurrection [30].