[Note 427: ] [ (retour) ] Dépêche du comte de Loewenhielm, 21 février 1812. Archives de Stockholm.
Ce renfort arriva sous la forme de l'envoyé suédois dont le départ avait été signalé en France. Le 18 février, l'aide de camp général comte de Loewenhielm se présentait à Pétersbourg, apportant des lettres écrites à l'empereur par le roi Charles XIII [428] et le prince royal de Suède. Bernadotte, levant hardiment le drapeau de la révolte contre l'omnipotence napoléonienne, venait au Tsar; il voulait être sa force et son secours, son principal lieutenant, son conseiller, et lui soumettait un vaste plan d'opérations diplomatiques et guerrières.
[Note 428: ] [ (retour) ] Charles XIII avait repris pour la forme l'exercice de la souveraineté.
Avant tout, il demandait qu'un envoyé russe partît sur-le-champ pour Stockholm, avec mission de signer un pacte offensif et défensif. Offrant ainsi au Tsar l'alliance de la Suède, il se faisait fort de lui en amener d'autres, de partager l'Europe, de ravir au conquérant une partie de ses auxiliaires présumés et d'égaliser tout au moins les chances de la lutte. Le traité russo-suédois servirait de point de départ à une ligue destinée à tenir en échec celle que Napoléon était en train de former, à une contre-coalition. D'abord, Bernadotte se disait prêt à servir de trait d'union entre la Russie et l'Angleterre. En même temps, sa diplomatie se mettrait en campagne à Constantinople. Depuis le siècle dernier, les Turcs reconnaissaient entre leur empire et la Suède un parallélisme d'intérêts qui les rendait spécialement accessibles aux conseils de cette puissance. Profitant de cet avantage, le représentant suédois auprès de la Porte s'emploierait à ménager la paix et même une alliance entre Ottomans et Russes. Par cet accord, on enserrerait toute la partie sud-orientale de la monarchie autrichienne, dont les liaisons avec Napoléon étaient encore inconnues: on tiendrait et on briderait l'Autriche, en la menaçant d'une diversion sur ses frontières méridionales. Tandis que le sud-est du continent se trouverait ainsi retourné contre nous ou au moins immobilisé, tandis que dans le Nord les troupes du Tsar soutiendraient l'attaque des Français et même la devanceraient, évitant toutefois une action générale et se bornant à user l'ennemi, Bernadotte se chargerait de fondre en Allemagne sur nos lignes de communication, de prendre la Grande Armée à revers et de dégager la Russie. Il lui suffirait de quatre-vingt à cent vingt mille soldats aguerris pour opérer cette descente. En Allemagne, les peuples du littoral semblaient particulièrement las de souffrir: plus loin, la Prusse n'attendait qu'une main secourable pour briser sa chaîne: à la vue de Bernadotte, tous les opprimés viendraient à lui et imiteraient sa défection: «Le Roi, disait l'instruction remise à Loewenhielm, espère que cet honorable exemple donné au monde réveillera enfin tant de courages qui sont assoupis et qui n'attendent que le moment du réveil pour développer l'énergie dont ils sont capables [429].»
[Note 429: ] [ (retour) ] Instruction secrète et particulière pour le comte de Loewenhielm, 4 février 1812. Archives de Stockholm.
L'exécution de ce plan demeurait subordonnée toutefois à une condition essentielle, sur laquelle Bernadotte ne pouvait fléchir ni transiger, car elle renfermait le secret et l'espoir invariable de sa politique; il fallait que le Tsar garantît préalablement aux Suédois l'acquisition de la Norvège. Même, ce ne serait pas assez que les Suédois reçussent licence expresse de s'approprier cette province; il était indispensable qu'Alexandre les aidât matériellement à s'en emparer, qu'il leur prêtât main-forte. Bernadotte reliait habilement ce concours à la diversion projetée en Allemagne. Voici, d'après lui, comment on devait procéder. Dès que Français et Russes seraient aux prises, Alexandre détacherait de ses troupes quinze à vingt-cinq mille hommes et les ferait passer en Suède; là, ils se réuniraient à trente-cinq ou quarante mille Suédois, à un contingent britannique. Subitement, cette masse tomberait de tout son poids sur le Danemark, envahirait l'île de Seeland, bloquerait Copenhague. Par la menace et au besoin par la violence, le roi Frédéric VI serait contraint de livrer la Norvège; il serait du même coup détaché de l'alliance napoléonienne, enrôlé de force dans la ligue antifrançaise, et c'est en prenant ses États pour point de départ que Bernadotte se porterait à volonté vers l'Elbe ou l'Oder, déboucherait sur les derrières de la Grande Armée [430] .
[Note 430: ] [ (retour) ] Instruction secrète et particulière du comte de Loewenhielm.
Au fond, était-il intimement résolu à exécuter cette dernière partie de son plan? Nanti de la Norvège, irait-il risquer une pointe aventureuse en Allemagne, entamer contre Napoléon une lutte directe et se rendre tout retour impossible? On peut croire, d'après certains indices, qu'il entendait se servir des Russes plutôt que les servir sans réserve. Dans l'acquisition de la Norvège, il voyait moins un moyen de se mêler dès le début et matériellement à la guerre que de s'en désintéresser tout d'abord et de n'y intervenir qu'à coup sûr. Réfugiée désormais et fortement établie dans la péninsule Scandinave, sans autre point de contact avec l'Europe continentale que les déserts de Laponie, la Suède se trouverait à peu près hors d'atteinte: protégée par les flottes de l'Angleterre, elle participerait à son invulnérabilité: elle pourrait attendre commodément le résultat du duel franco-russe et se faire respecter du vainqueur, quel qu'il fût. Seulement, pour que l'empereur Alexandre se prêtât à ce dessein, il ne fallait rien moins que de lui faire espérer un ensemble de mirifiques avantages. Ces promesses auraient en outre pour effet de le disposer plus sûrement à la guerre, de le rendre sourd aux derniers appels de Napoléon; elles précipiteraient le désordre général dont Bernadotte avait besoin pour pêcher en eau trouble et saisir sa proie. La rupture définitive entre la France et la Russie était indispensable au succès de son plan, et c'est pourquoi il comptait s'en faire l'artisan le plus actif. Sur cette intention perturbatrice, certaines paroles du chancelier de cour Wetterstedt, son confident, ne laissent aucun doute: «Dans l'état actuel des choses, disait Wetterstedt au conseil des ministres, le plus grand malheur qui pût frapper la Suède ne serait pas de voir éclater la guerre, mais de trouver chez nos voisins une obéissance continue aux ordres de la France. Je répète encore une fois que, quelle que soit la résolution qu'on ait à prendre, on ne doit compter sur la coopération de la Russie qu'après que la guerre aura éclaté entre cette puissance et la France [431].» Le comte de Loewenhielm, d'après ses instructions écrites et verbales, définissait ainsi le double objet de sa mission en Russie: «l'acquisition de la Norvège et l'éloignement d'un rapprochement inattendu avec la France [432].»
[Note 431: ] [ (retour) ] Souvenirs du comte Gustave de Wetterstedt, publiés par M. H.-L. Forsell, dans le Recueil des actes de l'Académie de Stockholm, 1886.
[Note 432: ] [ (retour) ] Dépêche du 23 mars 1812. La Correspondance de Loewenhielm, conservée à Stockholm, est un des documents les plus curieux de cette époque: nous en avons dû la communication à M. Odhner, le savant directeur des archives du royaume, grâce à l'obligeante entremise de M. R. Millet, alors ministre de France en Suède.