Il se mit immédiatement à l'oeuvre. C'était un habile homme, souple à la fois et résolu, sachant, suivant les cas, affecter une franchise et une rondeur toutes militaires ou aller à son but par de sinueux détours. Une absence totale de scrupules le rendait particulièrement apte à la mission de haute immoralité qu'il avait à remplir, puisqu'il devait décider Alexandre à dépouiller un État faible, inoffensif, ami et client traditionnel de sa maison. Loewenhielm se doutait bien qu'il aurait à combattre quelques résistances, à triompher de certaines pudeurs; mais sa pratique des cours lui avait appris que la conscience des souverains résiste rarement à qui sait l'acheter d'un bon prix: d'ailleurs, un maître en fait de corruption et d'intrigues, Armfeldt, lui avait préparé les voies [433].

[Note 433: ] [ (retour) ] Dépêche de Loewenhielm, 22 février 1812.

Admis en présence du monarque, Loewenhielm crut devoir user d'abord de quelques formules préparatoires, de quelques circonlocutions; il expliqua comment la Suède avait besoin de se refaire une existence stable par une augmentation de forces et de territoire. Alexandre le voyait venir et voulut brusquer ses aveux: il lui dit d'un ton engageant: «Parlez-moi avec franchise. Mes sentiments doivent vous être connus.--Sire, répondit l'agent suédois, un soldat sait mal s'entendre aux détours de la diplomatie. Je n'ai que ma franchise et mon zèle pour le bien de ma patrie, qui désormais marchera de pair avec les intérêts de votre empire.--Eh bien, tranchez le mot.--Sire, c'est donc la Norvège qui fait l'objet des vues dont le Roi ne peut se départir sans oublier le premier devoir de tout gouvernement, celui d'assurer l'indépendance et la sûreté de l'État [434]...»

[Note 434: ] [ (retour) ] Dépêche du 21 février 1812.

«--Je verrai toujours avec plaisir ce qui fait le bonheur de la Suède», dit l'Empereur, se bornant pour le moment à cette vague approbation. Même, lorsqu'on lui parla de porter ses armes contre le Danemark, il fit des réserves; son esprit paraissait dans le trouble, sa conscience à la torture: son agitation se trahissait par «des allées et venues [435]». Sans trop insister pour cette fois, Loewenhielm détailla tous les avantages d'une coopération de la Suède contre la France, et ce qui lui fit plaisir, ce fut de constater que l'idée de la guerre semblait ancrée à fond dans l'esprit de son interlocuteur. En cette disposition belliqueuse, Alexandre devait mieux sentir le prix de l'alliance avec Bernadotte et finirait par en subir les conditions.

[Note 435: ] [ (retour) ] Dépêche du 21 février 1812.

En effet, les jours suivants, Loewenhielm reconnut, à divers indices, que ses paroles tentatrices avaient porté. Il sut que l'Empereur s'était exprimé sur son compte dans les termes les plus gracieux; les familiers du palais lui témoignaient un empressement sans bornes, et nul présage n'était plus encourageant que «la politesse et les prévenances de ces messieurs, qui sont autant de thermomètres ambulants de la faveur [436]». Le 23 février, Loewenhielm fut averti officiellement que Sa Majesté adhérait en principe aux conditions posées: l'ancien ministre de Russie en Suède, le général baron de Suchtelen, allait se rendre incessamment à Stockholm, pour négocier et signer le traité.

[Note 436: ] [ (retour) ] Id.

Cette marche, quoique conforme aux désirs primitivement exprimés par la cour de Suède, ne répondait guère à ceux de Loewenhielm. Ayant si heureusement amorcé la négociation, il tenait à en accaparer l'honneur jusqu'au bout et à la terminer de sa main. Puis, il craignait la lenteur de Suchtelen, son manque d'entrain; c'était un vieillard d'allures pesantes, timide en affaires, nullement expéditif, un savant et un «antiquaire» égaré dans la politique: entre ses mains, la conclusion ne pouvait que languir [437]. Or, Loewenhielm sentait le besoin de battre le fer pendant qu'il était chaud et de ne pas laisser se refroidir les dispositions d'Alexandre. Il prit sur lui de rester à Pétersbourg, se fit envoyer des pouvoirs et offrit aux Russes d'ajuster avec eux les termes de l'arrangement, sans préjudice des efforts que se donnerait Suchtelen pour arriver aux mêmes fins. Le Tsar agréa cette négociation en partie double; ce fut alors entre les deux plénipotentiaires, dont l'un agissait à Pétersbourg, l'autre à Stockholm, une lutte de vitesse: mais Loewenhielm avait pris l'avance et entendait la garder.

[Note 437: ] [ (retour) ] Dépêches des 24 et 25 février.