Il se heurtait pourtant à certaines difficultés. La plus sérieuse provenait d'une suspicion mutuelle chez les deux contractants. C'est le châtiment des complices qui s'associent pour une oeuvre douteuse que de ne pouvoir s'accorder une pleine confiance, fortifiée d'estime: s'entendant pour molester autrui, ils craignent toujours d'être eux-mêmes dupes de leur partenaire. En apparence, il n'était témoignage d'attachement et de tendre amitié que ne se rendissent Alexandre et Bernadotte. Lorsqu'ils parlaient l'un de l'autre devant leurs envoyés respectifs, les épithètes de «noble, généreux, magnanime», revenaient à tout propos dans leur bouche. Charles-Jean vantait la belle loyauté de l'empereur russe, sa franchise chevaleresque, les mâles résolutions qui allaient faire de lui le sauveur de l'Europe; que ne donnerait-il pour voir de près l'objet de sa vénération? Une entrevue comblerait ses voeux. Sans s'engager prématurément à cette rencontre, Alexandre s'attendrissait devant un portrait de Bernadotte que lui avait remis Loewenhielm et le fixait avec ravissement, en attendant qu'il pût contempler l'original [438]. Cependant, au travers de leurs effusions, tous deux s'observaient en dessous et du coin de l'oeil avec une secrète appréhension. Alexandre craignait toujours que l'ancien maréchal ne se laissât ramener à Napoléon par un rappel de patriotisme et d'honneur ou simplement par l'appât d'une surenchère. Bernadotte se souvenait qu'Alexandre avait été l'allié et l'ami de Napoléon: c'était l'homme des variations inattendues, des brusques revirements; n'allait-il point, à la veille même de la guerre, s'accommoder avec l'Empereur aux dépens de ses voisins? Et Bernadotte se voyait déjà renié, prestement sacrifié: tout autant que le Tsar, il craignait de payer les frais d'une réconciliation in extremis. Chacun d'eux cherchait donc à s'emparer de l'autre, à le tenir le plus tôt et le plus solidement possible, mais hésitait à se livrer soi-même; ce double sentiment leur inspirait à la fois l'impatience et la peur de conclure, accélérait tour à tour et ralentissait la négociation.

[Note 438: ] [ (retour) ] Dépêche de Loewenhielm, 25 février.

Alexandre consentait bien à procurer aux Suédois la Norvège; il désirait toutefois que cette conquête suivît et rémunérât leur descente en Allemagne au lieu de la précéder, qu'elle fût la récompense et non la condition de leurs services. De son côté, Bernadotte tenait essentiellement à se faire payer d'avance, et Loewenhielm dût se montrer inflexible sur le principe qu'il avait posé, celui d'une coopération préalable des Russes à l'entreprise contre Copenhague. Alexandre en passa finalement par cette exigence; il promit d'agir contre le Danemark, mais encore voulait-il y mettre quelques formes. Au lieu d'entrer inopinément chez le roi Frédéric et de lui soustraire une province par brusque effraction, ne pourrait-on lui adresser un avis préalable, essayer du raisonnement et de la douceur, persuader à l'infortuné souverain de se laisser dépouiller pour le bien de la cause générale et le salut de l'Europe? On lui garantirait un dédommagement en Allemagne, dès que ce pays serait délivré du joug, et Alexandre montrait sur la carte les États qu'il destinait à la consolation du Danemark, l'Oldenbourg entre autres, «qu'il sacrifierait volontiers malgré la parenté [439]»; quelle révélation dans ce mot, et combien Napoléon avait-il raison de ne voir qu'un prétexte dans le zèle obstiné d'Alexandre pour la cause de son oncle!

[Note 439: ] [ (retour) ] Dépêches de Loewenhielm du 24 février et du 3 mars 1812.

Force fut à Loewenhielm de prendre en considération les scrupules du Tsar et d'accéder à la marche proposée; il s'en excusa auprès de son gouvernement en termes d'un hautain scepticisme. Il regrettait toutes ces pruderies, disait-il, mais une sorte d'hommage platonique au droit et à la justice était une formalité dont les souverains n'avaient pas encore su s'affranchir: «Quelque peu que les principes de la justice soient en général admis dans les stipulations des puissances, les souverains ont toujours cherché à en colorer leurs vues, et il n'y a que l'empereur des Français dont la bonne foi plus audacieuse se soit mise au-dessus de cet usage [440]

[Note 440: ] [ (retour) ] Dépêche du 3 mars.

Il y avait une autre cause de lenteur: c'était l'opposition sournoise de Roumiantsof à l'accord en préparation avec la Suède, au pacte qui exclurait toute possibilité de rapprochement avec la France. Le chancelier cajolait l'envoyé suédois, se disait pleinement guéri de ses illusions, rallié de coeur au système actuel de son souverain, aussi ennemi que lui de Napoléon et de la paix; mais Loewenhielm ne se méfiait pas moins de «ce nouveau converti, à chaque pas près d'être relaps [441]». Même, il reconnut bientôt que la ferveur de fraîche date dont Roumiantsof faisait étalage n'était rien moins que sincère, et que ce ministre suivait toujours en secret son ancienne religion politique. Désigné par ses fonctions pour discuter officiellement les termes du traité, Roumiantsof soulevait des objections à chaque article et trouvait moyen de répondre à toute réquisition par quelque phrase vague et «très entortillée [442]». Heureusement pour Bernadotte, l'aide de camp diplomate avait su se ménager des accès familiers auprès de l'Empereur, le droit de s'adresser à lui directement, et chacun de ces recours aboutissait pour l'épineuse affaire à un pas de plus en avant [443]. Alexandre Ier, voyant nos armées couvrir l'Allemagne, voyant nos colonnes avancer toujours, dépasser l'Elbe, puis l'Oder, et s'allonger jusqu'à proximité de la Vistule, sentait mieux l'urgence d'un secours, le besoin de saisir la main qu'on lui tendait, de prendre Bernadotte pour guide et pour «boussole» dans la tourmente [444]. Il stimulait, aiguillonnait son vieux ministre, multipliait les ordres «précis et clairs [445]», si bien que vers le milieu de mars la négociation parvint à maturité.

[Note 441: ] [ (retour) ] Dépêche du 24 février.

[Note 442: ] [ (retour) ] Id.

[Note 443: ] [ (retour) ] Id.