[Note 454: ] [ (retour) ] Communication de Loewenhielm au chancelier de l'empire, 14 mai.
[Note 455: ] [ (retour) ] Communication du chancelier de l'empire à Loewenhielm, 31 mai. Archives de Stockholm.
Alexandre ne se sentait plus seul en face de Napoléon: son traité avec la Suède l'enhardit à repousser plus fièrement nos exigences, à signifier enfin les siennes. Il fit le 8 avril sa réponse au message de l'Élysée: ce fut l'objet d'une note qui devait être expédiée à l'ambassadeur Kourakine et remise par lui au cabinet français, avec une lettre polie et brève pour l'empereur des Français [456]. La note était censée exprimer les conditions auxquelles le Tsar, après s'être dérobé si longtemps à toute explication, se prêterait aujourd'hui à traiter: elle spécifiait que l'acceptation pure et simple de ces bases pourrait seule «rendre un arrangement encore possible». Si la Russie se décidait après quinze mois à rompre le silence, il était entendu que ce premier mot serait aussi le dernier; son envoi constituait au plus haut point un ultimatum.
[Note 456: ] [ (retour) ] Cette pièce figure aux archives des affaires étrangères, Russie, 154.
Dans la note du 8 avril, Alexandre ne parlait point de la Pologne, tenant toujours à couvrir d'un voile les intentions qu'il avait eues sur l'État de Varsovie. Déplaçant et élargissant le débat, il substituait à un grief personnel un grief général, européen, intéressant ses voisins autant que lui-même: la réoccupation par les Français de l'Allemagne septentrionale. Comme condition nécessaire et préalable de toute entente, l'ultimatum exigeait l'évacuation intégrale de la Prusse, l'évacuation de la Poméranie suédoise, la réduction de la garnison de Dantzick, l'abandon de toutes les autres places, de tous les points stratégiques occupés par nos troupes au delà de l'Elbe; il fallait que la Grande Armée fît demi-tour, qu'elle dégageât l'Allemagne, qu'elle cessât de peser sur le Nord et de tenir la Russie sous la menace de l'invasion. Nulle prétention n'eût été plus légitime, si l'empereur Alexandre se fût offert en même temps à terminer les différends qui depuis un an avaient nécessité les armements et les mouvements respectifs. Ce que la Russie réclamait de Napoléon, en le sommant d'abandonner toutes les positions d'où il pouvait entreprendre la lutte avec avantage, c'était un véritable désarmement. Or, entre États prêts à en venir aux mains et pourtant désireux de prévenir l'effusion du sang, on ne désarme qu'après avoir déterminé les conditions de l'accord et s'être lié par des engagements formels. En échange de l'évacuation requise, la Russie nous offrait-elle de trancher dès à présent et définitivement les questions pendantes, conséquemment d'assurer la paix? En aucune façon. Qu'offrait-elle donc? Elle proposait, après que Napoléon aurait «irrévocablement et par mesure préliminaire» replié sa puissance en deçà de l'Elbe, d'entrer en négociation pour un traité de commerce, d'examiner les moyens de nuire au commerce anglais, de reconnaître la réunion de l'Oldenbourg, moyennant une indemnité territoriale pour le duc dépossédé. Mais en quoi consisterait cet équivalent? Où serait-il situé? Quelles facilités seraient accordées à notre commerce? Quelles mesures de rigueur seraient prises contre l'Angleterre? Tous ces points, qui formaient le fond même du débat, restaient en suspens; ils feraient l'objet de pourparlers ultérieurs dans lesquels le cabinet de Pétersbourg se réservait une pleine liberté d'appréciation: que la France évacuât d'abord, on verrait ensuite à s'entendre. Sur une seule question, la Russie se prononçait dès à présent et tout à notre désavantage: elle déclarait qu'elle ne pourrait en aucun cas considérer le commerce soi-disant neutre comme une dépendance du commerce anglais et l'exclure de ses ports.
Ainsi, exiger de Napoléon un engagement sans réciprocité, un recul humiliant, indépendant de toute concession à faire par l'autre partie, présenter en retour de très vagues espérances, accompagnées d'explicites réserves, voilà à quoi se réduisait l'offre conciliante d'Alexandre. Il était par trop évident que ce prince, réclamant à nouveau, et cette fois dans les termes les plus impérieux, un gage de sécurité, ne voulait rien promettre en échange. Il avait posé ces conditions en sachant qu'elles n'avaient aucune chance d'être agréées, et que Napoléon y répondrait vraisemblablement à coups de canon: mais, fatigué et énervé de l'attente, jugeant ses préparatifs parvenus à un degré infranchissable de maturité, il trouvait inutile de retarder plus longtemps l'explosion de la crise. Sortant de sa résistance inerte et passive, il en venait à une démarche d'éclat; sous couleur de formuler des contre-propositions pacifiques, il manifestait l'incompatibilité des exigences respectives et provoquait la rupture ouverte.
II
L'ultimatum russe, succédant au traité avec la Suède, était un succès capital pour nos ennemis: ils venaient d'en remporter un autre dans l'intérieur même du gouvernement. S'ils n'avaient point réussi à faire renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet d'une longue accoutumance à sa personne et à ses services, ils étaient parvenus à écarter le seul homme qui maintînt encore en haut lieu, avec le chancelier, un reste de sympathies françaises et comme un souvenir du passé.
Le rôle de Michaël Mikailovitch Spéranski dans les préliminaires de la guerre n'a pas été entièrement éclairci. Maître de l'administration intérieure, il mettait aussi la main aux affaires du dehors: sa correspondance avec Nesselrode en fait foi, et il paraît bien que cet homme de paix, tout entier à sa mission civilisatrice, avait conseillé jusqu'au bout une politique de ménagements. Aujourd'hui, il ne semblait plus en son pouvoir d'empêcher la guerre: on craignait qu'il ne la fît tourner court, pour reprendre sa tâche de réorganisation intérieure [457]. Or, ce que voulait le parti dominant, c'était la lutte à outrance, sans trêve ni merci.
[Note 457: ] [ (retour) ] Tegner, III, 373.