Pour atteindre Spéranski, ce parti se trouvait les voies ouvertes. Depuis qu'Alexandre s'était détaché de l'alliance napoléonienne, il goûtait moins les idées, les imitations françaises, dont Spéranski se faisait l'ardent promoteur: il écoutait davantage ceux qui lui montraient dans toutes ces nouveautés «le poison de la Russie [458]», qui prétendaient le ramener à un étroit absolutisme; il laissait les passions rétrogrades se manifester avec plus de hardiesse, avec plus d'impétuosité, et ce torrent de réaction emporterait tôt ou tard le ministre innovateur. Puis, inflexible sur les principes, ne voyant que son but et y allant avec un aveuglement d'apôtre, Spéranski avait froissé sur son passage et ameuté contre lui une foule d'intérêts. Les membres de la hiérarchie officielle, les tchinovniks, exécraient l'homme qui avait établi des concours à l'entrée des carrières et fait une part au mérite dans la distribution des emplois. Ce même homme voulait simplifier le chaos des lois, introduire dans l'administration régularité et méthode, et le désordre, le laisser-aller étaient choses trop commodes, trop profitables, trop lucratives, pour qu'on ne s'insurgeât pas violemment contre qui portait la main sur cette institution nationale. Le mécontentement descendait jusqu'aux classes d'ordinaire résignées et muettes. L'embarras des finances ayant obligé à surélever les impôts, le peuple murmurait; sans pénétrer la cause de ses maux, il s'en prenait au parvenu, au «fils de pope», qui changeait tout et bouleversait les bases de l'État, et l'impopularité du ministre rejaillissait sur le souverain. Alexandre Ier, sentant le besoin à la veille du grand combat de rallier autour de lui toutes les forces vives de la Russie et de refaire l'unité morale d'une société profondément divisée, se demandait quelquefois si le sacrifice de Spéranski n'était pas nécessaire pour sceller entre son peuple et lui un pacte de réconciliation. Il hésitait cependant, résistait encore: à son âme ombrageuse, torturée de doutes, soupçonnant tout le monde, il était si doux d'avoir trouvé un ami en qui elle crût pouvoir se fier pleinement et se reposer.
[Note 458: ] [ (retour) ] Joseph de Maistre.
Le crédit de Spéranski n'était qu'ébranlé: pour l'abattre, une grande intrigue fut combinée. Armfeldt s'en fit naturellement le chef: il se ligua avec des Russes en faveur croissante auprès du maître, le ministre de la police Balachof, le violent Araktchéef. On se procura des lettres écrites par Spéranski: celui-ci avait le grand tort, dans sa correspondance intime, de s'exprimer en termes déplacés et inconvenants sur le monarque auquel il devait tout et qui l'honorait d'une affection sincère: il le dépeignait frivole et vaniteux, amoureux de sa figure, consacrant à de futiles occupations le temps qu'il devait au travail d'État: il lui donnait des sobriquets empruntés à Voltaire [459]. Spéranski avait certainement trahi l'amitié: il n'avait pas trahi la patrie. On l'en accusa pourtant: on prétendit qu'il entretenait avec Lauriston des intelligences suspectes. L'opinion, qui s'enfiévrait de plus en plus à l'approche du péril et voyait partout des traîtres, accueillit, propagea ces bruits: des avis sinistres, des billets dénonciateurs affluèrent au palais; Spéranski avait commis des fautes: on lui prêta des crimes [460].
[Note 459: ] [ (retour) ] Schildner, 240. Cet auteur a consulté des documents de première main qui jettent une lumière nouvelle sur les causes déterminantes de la disgrâce.
[Note 460: ] [ (retour) ] Tegner, III, 376-379.
Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur, passait dix-huit heures par jour à son bureau, fréquentait peu le monde: son délassement était de se faire lire le soir une tragédie de Corneille ou de Racine, parfois un chapitre de Don Quichotte; il y avait cependant, dans cette vie toute cérébrale, une place pour le coeur; Spéranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait vaguement le péril: pour échapper aux haines et aux jalousies qui le guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminuées, cherchait à se faire petit, à donner moins de prise; il avait exprimé le désir de quitter volontairement le service.
On ne lui en laissa pas le temps. Quant on eut mis sous les yeux du Tsar les lettres où Spéranski s'était permis sur sa personne des propos outrageants, Alexandre crut tout, et son premier mouvement fut de frapper sans pitié. Toutefois, un scrupule qui l'honore le fit recourir à celui qu'il considérait comme son directeur spirituel, au professeur Parrot, dont il appréciait le sens droit, la belle franchise, le désintéressement. Mandé près de lui le soir du 16 mars, Parrot le trouva dans un état d'exaspération violente, pleurant de rage et de douleur, parlant de faire fusiller Spéranski [461]. Parrot demanda vingt-quatre heures pour réfléchir sur le cas et prononcer un avis. Pendant ces vingt-quatre heures, la destinée du réformateur s'accomplit: Alexandre s'était tout à la fois décidé de lui-même et repris: il avait senti que des accusations n'étaient pas des preuves, qu'il n'avait pas le droit, pour venger ses injures personnelles, de traiter Spéranski en criminel d'État: il se bornerait à le frapper de disgrâce et d'exil [462].
[Note 461: ] [ (retour) ] Schildner, 242.
[Note 462: ] [ (retour) ] Les citations et détails qui suivent sont empruntés principalement à l'ouvrage de Korf sur Spéranski et à un ensemble de textes russes qui nous ont été communiqués par M. le vicomte E.-M. de Vogüé, de l'Académie française.
Le 17 mars au soir, Spéranski fut mandé comme à l'ordinaire au palais pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente, où se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas Galitsyne, et entrer chez Sa Majesté. Trois heures se passèrent. Quand la porte du cabinet impérial se rouvrit, Spéranski reparut pâle et défait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes précipités et incohérents qui trahissaient une sorte d'égarement: à Galitsyne qui cherchait à le retenir et à le réconforter, il dit seulement: «Adieu, prince», et sortit. Dans le même moment, l'Empereur se montrait sur le seuil de son cabinet, et profondément ému lui-même, les traits altérés, jetait ces mots: «Adieu encore une fois, Michaël Mikailovitch.»