Une de ces pièces attira l'attention de l'Empereur et le contraria. Par lettre en date du 11 mai, Kourakine renouvelait en termes pressants sa demande de passeports et n'admettait point que le gouvernement français se fût soustrait, par un départ impromptu, au devoir de lui répondre [512]. Napoléon ne jugeait nullement le moment venu d'acquiescer à sa requête. Afin de tromper l'impatience du vieux prince, il se borne à lui faire expédier des passeports pour quelques membres de sa maison et «pour ses enfants naturels», non pour lui-même. Puis, un peu ému de ces instances persécutrices, il se retourne vers Alexandre et essaye encore une fois de parlementer, dans sa préoccupation constante d'endormir et d'immobiliser la Russie. Tel avait été, on ne l'a pas oublié, l'objet de la mission confiée à Narbonne. À l'heure qu'il est, cet aide de camp doit être arrivé à Wilna, mais il n'a pas encore donné de ses nouvelles. On ignore s'il a été reçu par l'empereur Alexandre, s'il a réussi à faire renaître dans l'esprit de ce prince un fallacieux espoir de paix. Pour le cas où cette démarche ne suffirait point, Napoléon se décide à la doubler par une autre: c'est la quatrième qu'il tente dans le même but depuis le commencement de l'année. Après avoir employé d'abord Lauriston, c'est-à-dire son ambassadeur en titre, après avoir eu recours ensuite à Tchernitchef, en troisième lieu à Narbonne, il revient à Lauriston, à la voie ordinaire et officielle.

[Note 512: ] [ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Russie, 154.

Le 20 mai, un courrier part de Dresde à destination de Pétersbourg, avec une longue dépêche pour l'ambassadeur. Au reçu de ce message, M. de Lauriston demandera à l'office russe des affaires étrangères les moyens de se rendre au quartier général du Tsar, pour lequel il se dira porteur de communications graves et urgentes. Si ce recours direct au souverain, qui est presque de droit pour un ambassadeur, ne lui est pas accordé, il prendra acte du refus et attendra de nouvelles directions. Si sa demande est accueillie, il partira sur-le-champ pour Wilna et y entamera un dernier semblant de négociation. Le terrain sur lequel il doit se placer lui est soigneusement indiqué. À cet instant, Napoléon ne peut plus feindre d'ignorer l'ultimatum blessant d'Alexandre, vu le temps écoulé depuis l'envoi de cette pièce. Il affecte seulement de croire que les prétentions de la Russie lui ont été inexactement transmises, que Kourakine a dénaturé la pensée de sa cour en lui donnant une forme comminatoire, qu'il a été au delà de ses instructions en demandant ses passeports; ce sont les bévues de cet ambassadeur «honnête homme, mais trop borné [513]», qui ont créé un dangereux malentendu. Lauriston devra demander des explications, sans insister pour qu'elles soient trop nettes: il dira surtout qu'un accommodement reste possible, que tout peut s'arranger encore, pourvu qu'on y mette un peu de bonne volonté; en conséquence, la Russie doit s'abstenir de tout acte irrévocable et précipité. Par cette manoeuvre de la dernière heure, Napoléon gagnerait plus sûrement quelques semaines, le temps d'atteindre l'époque où les progrès de la végétation dans le Nord lui donneraient licence d'entrer en campagne, le temps aussi d'organiser et de présider sa cour de souverains.

[Note 513: ] [ (retour) ] Paroles de Napoléon dans ses entretiens ultérieurs avec Balachof, citées par Tatistchef, 595.

II

Il avait réglé sa vie à Dresde suivant un mode pompeux et strict. Le matin, à neuf heures, il tenait d'ordinaire un lever; les princes allemands y faisaient assidûment acte de présence et venaient à l'ordre. L'Empereur passait ensuite chez l'Impératrice et assistait à la Toilette. On sait quelle place occupait dans les usages des cours cette représentation fastueuse, où la souveraine, entourée de ses femmes qui achevaient de la parer, admettait en sa présence quelques privilégiés. Après le lever de l'Empereur, la toilette de Marie-Louise offrait l'occasion d'une seconde assemblée. L'impératrice d'Autriche y venait souvent, et la vue des merveilleux atours préparés pour sa belle-fille, des écrins ouverts, des coffrets débordant de diamants et de perles, excitait sa jalousie. Admirant ces trésors, elle souffrait de n'en pas avoir de pareils, réduite qu'elle était par le malheur des temps à une pénible économie. Marie-Louise, dès qu'un objet paraissait plaire particulièrement à sa belle-mère, se hâtait de le lui offrir, et l'autre impératrice acceptait ces cadeaux avec un mélange de satisfaction et de dépit, ravie de les posséder, humiliée de les recevoir [514]. À deux pas de là, Napoléon causait avec la reine de Westphalie, avec les princes; c'était l'un des moments de la journée où il parlait et laissait parler avec le plus d'abandon. Dans le fond de la salle, les courtisans commentaient à voix basse ses moindres propos et en tiraient de grandes conséquences: ils se livraient à de discrets pronostics sur les événements à venir et signalaient les fortunes naissantes.

[Note 514: ] [ (retour) ] Mémoires de Mme Durand, 140. Cf. la lettre du duc de Bassano à Otto en date du 27 mai 1812.

Dans l'après-midi, Napoléon rendait visite tous les deux ou trois jours à son beau-père et lui consacrait quelques instants. Lui parti, tandis que les impératrices visitaient ensemble les musées de Dresde et les sites ravissants du voisinage, l'empereur François, dépaysé et désoeuvré, atteignait difficilement la fin de la journée. Les occupations d'État le tentaient peu: la politique lui avait semblé de tout temps une source de dégoûts; c'était lui qui disait naguère à son ministre Cobenzl: «Lorsque je vous vois entrer dans mon cabinet, la pensée des affaires dont vous allez m'entretenir me serre le coeur.» D'autre part, il n'avait pas à Dresde ses familiers ordinaires, les favoris de bas étage dont les plaisanteries épaisses le réjouissaient et qui s'ingéniaient à lui trouver des distractions, des passe-temps, à flatter les caprices de son imagination puérile. Il ne pouvait, comme à Vienne, employer de longues heures à imprimer soigneusement des cachets sur une cire de choix ou à faire la cuisine [515]. Cherchant des objets de curiosité et d'intérêt à sa portée, il sortait à pied, flânait par les rues, paterne et bienveillant avec la foule qui le saluait dévotement: on le voyait tromper son ennui par de longues stations dans les boutiques, faire bourgeoisement des emplettes [516].

[Note 515: ] [ (retour) ] Feuille de renseignements transmise par Otto le 22 décembre 1811: «On raconte qu'à Schlosshof (résidence impériale en Hongrie) l'Empereur costumé en cuisinier était occupé avec Stift (son médecin) à faire du sucre d'érable, quand la députation officielle de la Diète vint engager Sa Majesté à se rendre à Presbourg.»

[Note 516: ] [ (retour) ] Mémoires de Mme Durand, 140.