Le soir, les souverains se retrouvaient pour le dîner, qui avait lieu de fondation chez l'empereur des Français. On se réunissait à l'avance dans ses appartements. Là, s'il faut en croire une tradition, dans sa manière d'opérer son entrée et de se faire annoncer, Napoléon affectait une simplicité grandiose qui l'isolait de toutes les puissances accourues à sa voix et l'élevait au-dessus d'elles. Ses invités étaient annoncés par leurs titres et qualités: c'étaient d'abord des Excellences et des Altesses sans nombre, Altesses de tout parage et de toute provenance, anciennes ou récentes, Royales ou Sérénissimes,--puis les Majestés: Leurs Majestés le roi et la reine de Saxe, Leurs Majestés Impériales et Royales Apostoliques, Sa Majesté l'impératrice des Français, reine d'Italie. Lorsque toutes ces appellations sonores avaient retenti à travers les salons, l'auguste assemblée se trouvait au complet et le maître pouvait venir. Alors, après un léger intervalle de temps, la porte s'ouvrait de nouveau à deux battants, et l'huissier disait simplement: L'Empereur.

Il entrait gravement, le front épanoui ou soucieux suivant les jours, saluait à la ronde, distribuait quelques paroles, et l'on se formait en cortège pour aller à table. Un officier de sa maison, dont l'appartement donnait sur la galerie où passaient les souverains, vit plusieurs fois le défilé et le décrit ainsi: «Napoléon, son chapeau sur la tête, marchait le premier; à quelques pas derrière lui s'avançait l'empereur d'Autriche, donnant le bras à sa fille, l'impératrice Marie-Louise, ce qui pourrait expliquer pourquoi ce monarque avait la tête nue; les autres rois et princes qui faisaient partie de ce cortège, au milieu duquel se trouvaient aussi la reine et les princesses de Saxe, suivaient les deux empereurs chapeau bas [517].» Seule, l'impératrice d'Autriche manquait à cette figuration; alléguant sa faible santé, elle se faisait d'ordinaire conduire directement à la salle du repas dans un fauteuil roulant, et cette manière d'échapper au cérémonial napoléonien semblait une protestation.

[Note 517: ] [ (retour) ] Lieutenant-colonel Baudus, Études sur Napoléon, 338.

À table, les convives étaient peu nombreux: en dehors des souverains, quelques princes de la Confédération, quelques grands dignitaires français, invités à tour de rôle. Le service était magnifiquement réglé, correct et rapide, «la chère exquise [518]»; sur la table, une efflorescence de cristaux, de hautes pièces d'orfèvrerie d'un travail rare, une architecture d'argent et de vermeil, le merveilleux service dont la ville de Paris avait fait cadeau à Marie-Louise lors de ses noces. L'empereur Napoléon, servi par ses pages, présidait au repas avec aménité. À cette heure, ses traits se déridaient toujours: il devenait expansif et causeur, se trouvant bien avec ses hôtes et savourant le bonheur de vivre en famille avec la maison d'Autriche. Par ce contact, il pensait se rattacher plus étroitement aux dynasties légitimes et s'assimiler aux Bourbons, à la lignée de rois avec laquelle il se découvrait maintenant des liens inattendus. C'est à Dresde, dit-on, qu'évoquant un jour les souvenirs de la Révolution, il déclara que les choses eussent pris un autre cours si son pauvre oncle avait montré plus de fermeté. Le pauvre oncle, c'était Louis XVI: Napoléon était devenu son petit-neveu par alliance en épousant Marie-Louise et s'honorait volontiers de cette parenté rétrospective.

[Note 518: ] [ (retour) ] Bulletin de Vienne transmis le 3 juillet par La Blanche.

Après le dîner, il y avait d'ordinaire grande réception. Les portes de la Résidence s'ouvraient aux personnes présentées à la cour, à celles qui composaient le service des souverains; elles arrivaient à la file, emplissaient les appartements d'honneur, et là, dans les hautes salles d'une ornementation massive, sous les plafonds aux peintures allégoriques, sous les ors brunis par le temps, sous les constellations de lustres, c'était un rassemblement de toutes les grandeurs actuelles, une étincelante diversité de costumes et d'uniformes, un luxe inouï de bijoux et de parures. Dans la galerie principale, des tables de jeu étaient dressées pour les souverains: ils s'y asseyaient tour à tour et jouaient avec gravité, procédant à cet amusement d'apparat comme à une fonction de leur rang. Autour d'eux, le cercle se formait: les assistants se tenaient en attitude respectueuse, droits sur leurs pieds, harassés bientôt par la longueur de ces solennelles parades [519].

[Note 519: ] [ (retour) ] Mémoires de Senft, 169. Cf. Bausset, II, 60.

On causait peu: on s'observait beaucoup. Les dames qui avaient accompagné l'impératrice d'Autriche contemplaient avec curiosité nos Françaises, examinaient leur maintien, notaient les détails de leur toilette, jalousaient l'élégance et la somptuosité de leur mise, car Napoléon voulait que les femmes de sa cour portassent sur elles en robes de brocart lamé d'or et d'argent, en corsages cuirassés de pierreries, en multiples rangs de perles, en diadèmes aux feux scintillants, les richesses dont il comblait leurs maris: auprès d'elles, les nobles Viennoises se jugeaient pauvrement vêtues et se comparaient à des «Cendrillons [520]». Parfois, un mot murmuré à mi-voix, une réflexion aigre marquait leur dépit. Ce n'était pourtant pas que les Françaises fissent sentir leur avantage par aucune arrogance. Le personnel de cour amené par Napoléon se montrait d'une politesse grave, correct dans sa tenue, mesuré dans son langage; on le sentait stylé et dressé de main de maître. Ce n'était plus la grâce pimpante de l'ancien régime, cette légèreté aimable où se mêlait souvent un peu de fatuité et de suffisance. Napoléon n'admettait pas qu'aucune vivacité d'allures dérangeât l'uniformité majestueuse de ses entours et rompît l'alignement.

[Note 520: ] [ (retour) ] Bulletin transmis le 6 juillet, de Vienne.

Les seigneurs allemands imitaient cette réserve: les princes eux-mêmes cherchaient à se confondre dans la foule, à n'être plus que courtisans. Quelques personnages pourtant attiraient l'attention. Le grand-duc de Wurtzbourg, honoré par l'Empereur d'une amitié particulière, se faisait remarquer par ses assiduités auprès de la duchesse de Montebello; le bruit avait couru qu'il ne croirait pas déroger en épousant cette charmante Française. Le baron de Senft affichait bruyamment son zèle napoléonien, et sa femme forçait encore la note, avec un délirant enthousiasme. Cette dame s'était rendue célèbre par ses manques de tact. Ayant habité Paris, où son mari avait été longtemps ministre de Saxe, elle s'y était prise d'un goût exclusif pour nos moeurs, notre esprit, nos modes, et depuis son retour exaspérait les Allemands en établissant à tout propos des comparaisons à leur désavantage. En acceptant le portefeuille des affaires étrangères, le baron avait mis pour condition que le Roi «pardonnerait à son épouse les propos souvent très peu mesurés qu'elle était en possession de se permettre [521]». Mme de Senft abusait largement de «cette espèce d'absolution anticipée [522]». Aujourd'hui, d'ailleurs, mari et femme semblaient d'accord pour multiplier les formes de l'adulation et les varier à l'infini: ils en inventaient de puériles. On racontait qu'ils avaient dressé leur petite fille, une enfant de huit ans, à embrasser «avec rage» le portrait de l'Empereur, en s'écriant: «Je l'aime tant [523]!» C'était ce que Napoléon, écoeuré par tant de platitude, appelait depuis longtemps «la nigauderie allemande».