[Note 543: ] [ (retour) ] Journal de l'Empire, 7 juin.

Il allait au pas, précédant son état-major aux resplendissantes broderies, seul et bien en vue, sur son cheval blanc à housse écarlate chargée d'or, et sa silhouette caractéristique se détachait du groupe. Des cavaliers saxons, des cuirassiers blancs à cuirasse noire formaient son escorte: une foule immense l'accompagnait, composée d'Allemands qui sentaient l'avilissement de leur patrie, et tous cependant, quelque haine qu'ils eussent cent fois jurée à l'oppresseur, se laissaient prendre et courber par ce qu'il y avait de grand, de magnifique et de dominateur en cet homme. Lentement, il parcourut les crêtes, contemplant le spectacle qui s'offrait à ses regards, ces vallonnements gracieux et ces souriantes campagnes, ces coteaux striés de vignobles, ces maisons de plaisance parées de printanière verdure, ces domaines aux treilles opulentes et aux terrasses fleuries, plus loin les sommets boisés des Alpes saxonnes et leurs lignes dentelant l'horizon, tout ce cadre harmonieux et pittoresque où repose Dresde, enlacée de son fleuve, épandue sur les deux rives, environnée de jardins, de forêts et de montagnes. Il s'arrêtait aux points de vue célèbres, se laissant approcher et contempler, prolongeant à loisir sa triomphale promenade. À la fin, rencontrant un sanctuaire fort vénéré, l'église Notre-Dame, il y entra et y demeura quelques instants, ce qui émut fortement le pieux peuple de Saxe [544]. Était-ce là l'unique but de l'Empereur? Une inspiration plus haute avait-elle guidé ses pas? En ces heures qui étaient pour lui la veillée des armes, sentait-il un instinctif besoin de se recueillir et d'aller où l'on prie? Qui sondera jamais les profondeurs de cette âme?

[Note 544: ] [ (retour) ] Extrait d'un rapport communiqué à Serra par le général chef de la police militaire à Dresde. Archives des affaires étrangères, Saxe, 82. Cf. le Journal de l'Empire, n° du 8 juin.

À la même époque, dans l'église catholique d'un village de Lithuanie, un prêtre célébrait la Messe de grand matin. En descendant de l'autel, il vit au fond de l'église un officier portant l'uniforme russe, qui demeurait agenouillé, appuyait son visage sur ses mains et semblait s'absorber dans une méditation profonde. Le prêtre s'approcha; l'officier, relevant alors la tête, montra les traits d'Alexandre [545]. Établi depuis quelques semaines à Wilna, le Tsar parcourait fréquemment les campagnes environnantes et entrait parfois dans les églises, seul et sans escorte. Que venait-il faire dans ces lieux de prière étrangers à son culte? Flatter les Polonais de Lithuanie qu'il s'efforçait toujours de regagner à sa cause? Témoigner pour leur foi et leurs traditions une déférence qui leur plairait? Sans doute, mais pourquoi ne pas croire aussi qu'il venait affermir et réconforter son âme, à la veille des suprêmes épreuves? Élevé à l'école des philosophes, attaché jusqu'alors à un idéal purement terrestre, il éprouvait depuis quelque temps des aspirations nouvelles, le besoin de porter plus haut ses regards, et pensait peut-être que les différences de culte sont des murailles élevées de main d'homme et qui ne montent pas jusqu'au ciel. Quoi qu'il en fût, avant de risquer leur destinée dans le jeu terrible des combats, l'un et l'autre empereur cherchaient à mettre Dieu dans leur parti ou du moins à se fortifier aux yeux des peuples d'un concours surhumain.

[Note 545: ] [ (retour) ] Comtesse de Choiseul-Gouffier, Réminiscences, 27-28.

IV

Le 26 mai, on vit arriver diligemment de Wilna à Dresde l'aide de camp Narbonne, accourant pour rendre compte de sa mission. Il reprit son service le soir même et parut au cercle de cour: son grand air, l'agrément de sa personne y firent sensation: son nom circula de bouche en bouche, et les détails de son voyage, dont il ne lui avait pas été recommandé de faire mystère, furent promptement connus.

Il n'était resté à Wilna que deux jours. Arrivé le 18 mai, il avait trouvé une ville regorgeant de troupes, entourée de camps; chez les Russes, un ton réservé, mais parfaitement poli, «de la dignité sans jactance [546]». L'empereur Alexandre l'avait reçu le jour même et patiemment écouté. Aux vagues assurances que l'aide de camp avait à lui donner, il avait répondu par des affirmations également générales, par ses éternelles protestations. Il avait dit textuellement: «Je ne tirerai pas l'épée le premier, je ne veux pas avoir aux yeux de l'Europe la responsabilité du sang que fera verser cette guerre.» Il avait ajouté que les plus justes sujets de plainte n'avaient pu le décider encore à rompre ses engagements et à écouter les Anglais: «J'aurais dix agents anglais pour un chez moi, si je l'avais voulu, et je n'ai encore rien voulu entendre [547]. Quand je changerai de système, je le ferai ouvertement. Demandez à Caulaincourt. Trois cent mille Français sont sur ma frontière; l'Empereur vient d'appeler l'Autriche, la Prusse, toute l'Europe aux armes contre la Russie, et je suis encore dans l'alliance, j'y reste obstinément, tant ma raison se refuse à croire qu'il veuille en sacrifier les avantages réels aux chances de cette guerre. Mais je ne ferai rien de contraire à l'honneur de la nation que je gouverne. La nation russe n'est pas de celles qui reculent devant le danger. Toutes les baïonnettes de l'Europe sur mes frontières ne me feront pas changer de langage. Si j'ai été patient et modéré, ce n'est point par faiblesse, c'est parce que le devoir d'un souverain est de n'écouter aucun ressentiment, de ne voir que le repos et l'intérêt de ses peuples.» À la fin, déployant une carte de la Russie et indiquant du doigt l'extrémité la plus reculée de son empire, celle qui se confond avec la pointe orientale de l'Asie et confine au détroit de Behring, il avait ajouté: «Si l'empereur Napoléon est décidé à la guerre et que la fortune ne favorise point la cause juste, il lui faudra aller jusque-là pour chercher la paix [548]

[Note 546: ] [ (retour) ] Documents inédits.

[Note 547: ] [ (retour) ] Trente-six jours avant, le 12 avril, il avait fait faire à l'Angleterre, par l'intermédiaire de Suchtelen, de formelles propositions de paix et d'alliance. Voy. ie t. XI de Martens, récemment paru, n° 412.