[Note 548: ] [ (retour) ] Documents inédits. Tous les ouvrages et Mémoires contemporains rapportent les paroles d'Alexandre en termes approchants.
Tout cela avait été exprimé gravement, posément, avec une douceur fière qui avait vivement impressionné Narbonne. Quant à indiquer un moyen quelconque d'éviter cette guerre dont il se proclamait innocent, quant à reprendre la négociation sur de nouveaux frais, Alexandre s'y était formellement refusé. D'après lui, la Russie avait parlé; ses griefs étaient patents, publics, connus de toute l'Europe: «C'était se moquer du monde que de prétendre qu'il y en avait de secrets: aujourd'hui, les conversations ne menaient plus à rien: si l'on voulait réellement négocier, il fallait le faire par écrit et dans les formes officielles.» C'était une allusion à l'ultimatum, une façon discrète et détournée de maintenir cet acte impérieux.
Le même jour, Narbonne se vit confier une lettre de Roumiantsof en réponse à celle du secrétaire d'État français: le chancelier se référait aux instructions données à Kourakine, sans s'expliquer sur leur teneur. Le soir, Narbonne dîna à la table du Tsar, qui lui fit remettre ensuite son portrait, formalité en usage pour clôturer une mission. Le lendemain, sans qu'il eût le moins du monde témoigné l'intention de partir, «un maître d'hôtel lui apporta, de la part de l'Empereur, les provisions de voyage les plus recherchées: les comtes Kotschoubey et Nesselrode lui firent des visites d'adieu: enfin un courrier impérial vint obligeamment lui annoncer que ses chevaux de poste étaient commandés pour six heures du soir [549]». Il était impossible de lui signifier plus poliment et plus expressément son congé. En somme, on lui avait laissé tout juste le temps de remplir son message et de réciter sa leçon: après quoi, avec une exquise douceur de formes, on l'avait remis d'autorité en voiture et prestement éconduit.
[Note 549: ] [ (retour) ] Ernouf, 362, d'après les Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier.
Ainsi, Napoléon n'avait point réussi par l'intermédiaire de Narbonne à entamer une négociation uniquement destinée à retarder les hostilités; il n'était guère à prévoir que Lauriston réussirait mieux dans sa tentative. Mais le résultat espéré par l'Empereur se produisait spontanément, malgré l'insuccès de ses stratagèmes, puisque les armées russes se tenaient immobiles sur la frontière et attendaient l'invasion. Pendant ce délai suprême, le printemps du Nord, tardif et brusque, faisait explosion: sur le sol encore détrempé par le dégel, la verdure croissait rapidement. Encore deux ou trois semaines, et «les seigles commençant à monter en épis fourniront à la nourriture des chevaux [550]», et la nature nous donnera le signal d'agir. Napoléon se sent tout près du but, et son impatience de le saisir augmente. Il a hâte maintenant de quitter Dresde, d'échapper à l'atmosphère artificielle des cours, de respirer au milieu de ses troupes un air plus pur, de donner l'essor à ses projets. Fixant son départ au 28, il se rapproche déjà en esprit de la Grande Armée par un ensemble de prescriptions minutieuses: il fait diriger sur Elbing, un peu au delà de la Vistule, l'équipage de pont qui lui servira à passer le Niémen: «Tout mon plan de campagne, écrit-il le 26 mai à Davout, est fondé sur l'existence de cet équipage de pont aussi bien attelé et mobile qu'une pièce de canon [551].» Il prend ses mesures pour que les forces déployées sur la Vistule puissent, au moment de son apparition, passer instantanément de l'ordre en bataille à l'ordre en colonne, se concentrer pour l'attaque et lui mettre dans la main quatre cent mille hommes, formés en un seul groupe où tous les corps se serreront coude à coude. En même temps, toujours mécontent et plus préoccupé de ce qui se passe à droite et à gauche de sa ligne d'opérations, en Turquie et en Suède, il mande à Latour-Maubourg d'empêcher à tout prix la paix d'Orient et permet, malgré ses répugnances, que Maret active les pourparlers auxquels Bernadotte à l'air de se prêter: à ses deux ailes qui restent en arrière, il fait encore une fois signe de rallier. En dernier lieu, il songe à organiser la tumultueuse levée qui doit former son avant-garde, à se servir de l'État varsovien pour insurger la Pologne russe. C'est l'opération qu'il a réservée pour la fin, sachant qu'elle ferait éclater ses desseins et ne lui permettrait plus de dissimuler. Après avoir jusqu'à présent retenu de toutes ses forces l'ardente Pologne, il va lui lâcher la bride.
[Note 550: ] [ (retour) ] Maret à Latour-Maubourg, 25 mai 1812.
[Note 551: ] [ (retour) ] Corresp., 18725.
Sur sa demande, le roi de Saxe avait signé un décret qui consacrait l'autonomie du duché en déléguant les pouvoirs souverains au conseil des ministres. Cette autorité dont le roi allemand se démettait, il importait qu'un représentant français, un ambassadeur extraordinaire, un légat de l'Empire s'en saisît, afin d'imprimer un grand mouvement à toutes les parties de la population. La tâche était ardue, car Napoléon ne voulait pas encore prononcer les paroles fatidiques qui lui eussent rallié toutes les énergies: La Pologne est rétablie dans l'intégrité de ses droits et de ses limites. Se défiant un peu des Polonais et de leurs tendances anarchiques, désirant ménager les Autrichiens qui n'avaient pas formellement renoncé à la Galicie, tenant même à ne point rendre trop difficile sa paix future avec la Russie, il ne savait pas jusqu'où il pousserait l'oeuvre d'émancipation et n'entendait à cet égard rien préjuger. Il s'agissait donc d'exciter chez les Polonais de belliqueux transports au nom d'un idéal mal défini, d'introduire en même temps parmi eux un peu d'ordre, d'union et de discipline, de faire marcher pour la première fois d'ensemble et d'accord cette incohérente nation.
Où trouver l'homme propre à cette oeuvre? Un général ne conviendrait pas: il aurait la vigueur et l'entrain: l'adresse, le tour de main lui feraient défaut. Un simple diplomate de carrière ne posséderait pas l'envergure et l'ampleur nécessaires. Il fallait un personnage qui s'imposât par son rang, son caractère, son prestige, qui sût dominer les factions de son autorité et aussi mettre le doigt avec dextérité sur les ressorts les plus délicats, jouer des femmes, flatter la vanité des hommes de guerre, modérer leurs jalousies, donner partout l'impulsion sans afficher son pouvoir: un homme possédant la pratique des grandes affaires et rompu en même temps à toutes les roueries du métier politique, un manipulateur habile de passions et de consciences, pour tout dire en un mot, un intrigant de haute allure. Napoléon avait pensé à Talleyrand. Confier au prince de Bénévent l'ambassade de Varsovie, ce serait à la fois employer utilement une grande intelligence et éloigner de Paris une remuante ambition. Depuis 1808 et 1809, où Talleyrand avait spéculé d'accord avec Fouché sur la mort possible du maître au delà des Pyrénées, sur la balle espagnole, et préparé dans la coulisse un gouvernement de rechange, Napoléon n'aimait pas à laisser derrière lui, durant ses absences, ce personnage trop prévoyant. Mieux vaudrait cette fois le sauver autant que possible de lui-même: une haute charge à l'étranger, en satisfaisant le besoin d'activité et les appétits matériels de ce grand besogneux, le mettrait peut-être à l'abri de dangereuses tentations. «Il regrette de n'être plus ministre, disait de lui Napoléon, et intrigue pour avoir de l'argent. Ses entours, comme lui, en ont toujours besoin et sont capables de tout pour en avoir [552].» Il préférait en somme replacer Talleyrand dans le gouvernement et l'y emprisonner, plutôt que de le laisser en dehors, inoccupé, désoeuvré, côtoyant et convoitant le pouvoir. Avant de quitter Paris, il avait annoncé au prince ses intentions sur lui, mais lui avait fait un devoir de la plus stricte discrétion.
[Note 552: ] [ (retour) ] Documents inédits.