Talleyrand ne parla point: seulement, escomptant aussitôt sa charge future et les maniements de fonds qu'elle occasionnerait, sachant qu'il n'y avait point de change direct entre Paris et Varsovie, il n'eut rien de plus pressé que de se faire ouvrir de larges crédits sur certaine banque de Vienne [553]. Le bruit s'en répandit dans cette ville, où il fit soupçonner le projet d'ambassade: il revint à Paris, arriva aux oreilles de Napoléon et le mit en fureur. Dans la précaution prise par le prince et exploitée par ses ennemis, Napoléon vit un manquement au secret ordonné, une désobéissance indirecte, une infraction coupable, peut-être pis encore; il jugea que Talleyrand s'était rendu définitivement impossible. Renonçant à l'emmener dans le Nord et craignant de le laisser à Paris, il songea d'abord à trancher la difficulté en l'exilant: des influences s'entremirent et le firent renoncer à ce dessein, mais ne l'empêchèrent point de frapper le prince d'une nouvelle et plus complète disgrâce.
[Note 553: ] [ (retour) ] Id. Cf. Ernouf, 378.
À défaut de Talleyrand, il prit sa caricature. L'abbé de Pradt, archevêque de Malines, avait accompagné Leurs Majestés à Dresde, en qualité de grand aumônier: on l'y voyait chaque dimanche officier pontificalement dans l'église catholique, tandis que l'Empereur, ayant à ses côtés la reine de Westphalie, assistait à la cérémonie en correcte attitude, sans songer que la présence à l'autel de ce prélat indigne outrageait la sainteté du lieu. Il connaissait pourtant l'abbé de Pradt, en qui il n'avait jamais eu à récompenser qu'une obséquiosité turbulente, servie par un esprit brillant et un style à facettes. Il l'avait vu perpétuellement occupé à chercher le vent, tournant avec la fortune et se faisant gloire ensuite d'avoir prémédité ses traîtrises: plusieurs fois, il l'avait surpris la main dans de ténébreuses machinations et lui avait prédit un jour que sa manie d'intriguer le conduirait sur l'échafaud. Mais l'un de ses principes était que les défauts d'un homme, aussi bien que ses qualités, peuvent être utilement employés. À Varsovie, l'abbé trouverait occasion de déployer pour le bon motif ses talents d'agitateur et d'intriguer en grand. De plus, hanté à cette époque par le souvenir des Bourbons, l'Empereur se rappelait que naguère, sous la monarchie, des ambassadeurs d'Église avaient réussi à gouverner l'anarchie polonaise: en l'abbé de Pradt, il voulut avoir et crut trouver son abbé de Polignac. Fort recommandé par Duroc son parent, l'archevêque de Malines fut officiellement déclaré ambassadeur à Varsovie. Il eut à se composer précipitamment une suite, à s'entourer d'un personnel brillant, à se monter un train de maison fastueux et à partir d'urgence. En fait, nul n'était moins propre à remplir une mission de haute confiance que ce prêtre sans conscience, sachant observer, décrire et critiquer, mais totalement dépourvu de sens pratique et d'esprit de conduite; agent infidèle, brouillon, maladroit et poltron, l'une des pires erreurs que Napoléon ait commises dans le choix et le discernement des hommes.
À titre d'instruction, on lui remit un long mémoire que l'Empereur avait inspiré et qu'il compléta par de vives explications [554]. Divers objets étaient assignés à l'activité de l'ambassadeur: il aurait à employer en partie les ressources du duché au ravitaillement de la Grande Armée, à créer un service et une agence de renseignements militaires, mais surtout à faire de Varsovie un point de ralliement pour les Polonais de tout pays, un centre d'action et de propagande, un foyer d'incandescentes passions dont la flamme porterait au loin et déterminerait l'embrasement.
[Note 554: ] [ (retour) ] Cette pièce figure sous le n° 18734 de la Correspondance.
D'abord, il conviendrait qu'une proclamation à effet, suggérée par l'ambassadeur aux ministres, convoquât la représentation nationale, la Diète, et donnât l'éveil. Dès sa réunion, la Diète mettra bruyamment à l'ordre du jour la grande question, se fera adresser un rapport tendant au rétablissement de l'ancien royaume. Sans s'approprier par un vote les conclusions de ce rapport, elle s'y conformera en fait et, tenant la réunion des frères séparés pour virtuellement accomplie, se constituera en confédération générale de la Pologne, c'est-à-dire en association pour le mouvement et la lutte, en grand conseil de la nation armée. À son image, des sous-comités d'action, des foyers d'agitation locale, se formeront de toutes parts: chaque palatinat aura le sien. On enverra une députation à l'Empereur: «L'Empereur répondra aux députés en louant les sentiments qui animent les Polonais. Elle (Sa Majesté) leur dira que ce n'est qu'à leur zèle, à leurs efforts, à leur patriotisme, qu'ils peuvent devoir la renaissance de la patrie. Cette mesure, que l'Empereur se propose de garder, indique assez à son ambassadeur l'attitude qu'il doit avoir et la conduite qu'il doit tenir.»
Mais l'ambassadeur, sans s'expliquer officiellement sur l'avenir, aura à inspirer toutes les paroles, tous les actes destinés à susciter une immense espérance, à enfiévrer l'opinion. C'est ici que l'instruction, suivant un mot de l'abbé, se transforme en «cours de clubisme [555]»; avec détails, elle explique comment on s'y prend pour remuer un peuple jusqu'en ses profondeurs, pour créer, entretenir et renouveler sans cesse l'agitation, pour chauffer à blanc les esprits. «Il faut des actes multipliés. Il faut tout à la fois des proclamations, des rapports à la Diète, des motions des députés, et, s'il est possible, autant de discours, de déclarations et manifestes particuliers qu'il y aura d'adhésions individuelles à la Confédération. Il faut enfin qu'on ait à publier chaque jour des pièces de tous les caractères, de tous les styles, tendant au même but, mais s'adressant aux divers sentiments et aux divers esprits. C'est ainsi qu'on parviendra à mettre la nation tout entière dans une sorte d'ivresse.»
[Note 555: ] [ (retour) ] Ambassade dans le grand-duché de Varsovie, p. 69.
Ce patriotique délire aura pour effet de faire courir aux armes tous les habitants du duché, mais le but principal serait manqué si cette effervescence s'arrêtait aux frontières. Il importe essentiellement qu'elle les dépasse, que les pays voisins prennent feu à son contact, que la levée en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi l'ambassadeur est-il invité à faire répandre à profusion et colporter en Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne exceptée, les écrits, les proclamations, les libelles, toutes les pièces incendiaires. Entraînée par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de chouannerie à cheval, destinée à opérer sur les flancs et les derrières de l'ennemi, à le harceler sans cesse, à le «placer dans une situation semblable à celle où s'est trouvée l'armée française en Espagne et l'armée républicaine dans le temps de la Vendée». Cette guerre de partisans partout provoquée, la tâche de l'ambassadeur ne sera qu'à moitié remplie; il lui faut à la fois faire oeuvre de révolutionnaire et d'organisateur: après avoir déterminé l'universel soulèvement, régler ce tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire concorder ses rapides chevauchées avec les mouvements de la Grande Armée, assurer enfin l'unité d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle il n'est point d'effort fructueux et de coopération efficace.
Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer à la fois et se poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'eût pas lieu prématurément et que la Pologne ne partît pas trop tôt. Tant qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence des hostilités, Napoléon n'entendait point le négliger. En conséquence, l'ambassadeur se bornerait d'abord à établir fortement son crédit et son influence, à s'attirer les hommes importants, à faire de sa maison «un centre où toutes les classes, tous les intérêts viendraient aboutir»; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande entreprise, mais attendrait pour presser la détente un signal ultérieur. Par surcroît de précaution, il fut convenu que le décret royal, qui instituait le conseil des ministres en comité exécutif et annonçait par là de grandes nouveautés, ne serait point publié avant le 15 juin. À cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les événements préparés à Varsovie s'accompliraient et suivraient leur cours: la mise en branle de la Pologne coïnciderait exactement avec les premiers pas de la Grande Armée, sans les devancer d'un jour.