Dans l'après-midi du 28 mai, Napoléon fit solennellement ses adieux aux cours réunies à Dresde. Pendant la nuit suivante, un grand bruit retentit dans le palais; les membres de la maison militaire, aides de camp, officiers d'ordonnance, écuyers, aides de camp des aides de camp, débouchaient de toutes parts dans le vestibule d'honneur et descendaient les escaliers en hâte. Napoléon sortit de ses appartements, s'arrêta un instant dans la salle des gardes pour recevoir une dernière fois les souhaits et les hommages de Frédéric-Auguste, puis, après avoir embrassé tendrement Marie-Louise, brusqua sa mise en route. Avant cinq heures du matin, sa berline de poste roulait sur le pavé et une escorte toute militaire s'élançait à sa suite, avec un fracas de chevaux et d'armes [556].
[Note 556: ] [ (retour) ] Journal du grand maître de la cour.
Le roi de Prusse partit le 30 pour retourner à Potsdam, infiniment satisfait--fit-il dire à toute l'Europe par circulaire diplomatique--«des journées précieuses [557]» qu'il avait passées à Dresde. Marie-Louise resta jusqu'au 4 juillet, puis se rendit à Prague, où l'Empereur lui avait permis de séjourner quelques semaines auprès de ses parents. Là, pour la consoler et la distraire, on donnerait en son honneur des bals, des fêtes, des réceptions brillantes: on la mènerait en excursion à Carlsbad, on lui ferait visiter les mines de Frankenthal, les galeries illuminées pour la circonstance, les grottes endiamantées de scintillements métalliques [558]. L'Empereur son père allait la combler de bénédictions, l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un peu forcées, et finalement, après beaucoup d'effusions, on se séparerait, entre belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on ne s'était retrouvé. La reine de Westphalie avait quitté Dresde une heure après l'Impératrice, pour retourner à Cassel; le grand-duc de Wurtzbourg prit la route de Toeplitz, et la compagnie des souverains se dispersa en peu de jours. À Dresde, le silence et l'apaisement se firent, mais les yeux gardaient encore l'éblouissement de ce qu'ils avaient vu. Il semblait qu'un météore eût subitement traversé l'espace, laissant derrière lui une ardente traînée de pourpre et de lumière. Cependant, cet éclat pâlissait peu à peu, s'éteignait: la réflexion succédait à l'extase, et quelques-uns en venaient à se demander si le prodige entrevu était autre chose qu'un fulgurant mirage: «un beau rêve», soupirait le bon roi de Saxe, qui tremblait parfois pour la fortune surhumaine à laquelle il avait attaché la sienne, «un beau rêve, mais trop court [559]».
[Note 557: ] [ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Prusse, 250.
[Note 558: ] [ (retour) ] Voy. sur ces fêtes Bausset, II, 60 et suiv.
[Note 559: ] [ (retour) ] Serra à Maret, 5 juin 1812.
V
Le duc de Bassano resta à Dresde jusqu'au 30 mai. À la veille de rejoindre l'Empereur sur la route du Nord, il reçut une visite qui ne laissa pas de lui être agréable. C'était celle du consul Signeul, choisi pour intermédiaire des négociations traînantes qui se poursuivaient avec Bernadotte. Depuis près de deux mois, Signeul faisait la navette entre la Suède et le siège du gouvernement français; reparaissant aujourd'hui après une dernière course, il se disait en état de nous satisfaire pleinement. Comme si la fortune, avant d'abandonner Napoléon, eût tenu à le combler de ses plus décevantes faveurs, la seule résistance qui se fût levée contre lui, en dehors de la Russie, semblait plier et s'anéantir: Bernadotte venait à résipiscence et demandait à rentrer dans le rang. Signeul, s'autorisant d'une note autographe du prince, indiquait des bases positives de réconciliation et d'entente. Fidèle à sa pensée persistante, Bernadotte ne parlait pas de la Finlande et désirait seulement qu'on lui octroyât la Norvège, offrant de céder en compensation aux Danois la Poméranie suédoise et de leur payer douze millions. Si l'on accédait à ses voeux, il se déclarerait pour nous, faisant bon marché de tout engagement antérieur; il signerait un traité d'alliance, pousserait contre la Russie cinquante mille hommes, se mettrait aux ordres de Napoléon et prendrait en tout ses directions: il s'obligerait au besoin à ne jamais marier son fils sans la permission de l'Empereur [560].
[Note 560: ] [ (retour) ] Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, 30 mai 1812. Archives des affaires étrangères, Suède, 297.
Chez tout autre que Bernadotte, cette évolution inattendue aurait eu de quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigué les historiens: son véritable caractère et ses motifs ont donné lieu à des appréciations diverses. Était-elle sincère? Bernadotte revenait-il à nous de bonne foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une négociation avec la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des premières rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus vraisemblable que la première, la vérité, telle qu'elle se dégage des documents suédois, est un peu différente. Si Bernadotte se ménageait de notre côté une porte de rentrée, ce n'était pas uniquement par suite des appréhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient pas empêché, deux mois plus tôt, de braver l'Empereur et de conclure avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'était que la Russie n'osât affronter la lutte et ne lui faussât compagnie, et cette terreur venait de lui être communiquée par son envoyé à Pétersbourg, le comte de Loewenhielm, d'après certaines présomptions que l'événement devait démentir, mais qui avaient jeté dans l'esprit de cet envoyé un trouble subit: une dépêche affolée de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la clef du mystère.