Tavast arriva trop tard pour se faire honneur de ce résultat; en Orient, le dénouement était proche. Pour annuler autant que possible les conséquences du traité franco-autrichien, Alexandre avait senti la nécessité de s'accommoder coûte que coûte avec la Turquie et de désarmer cet ennemi, au moment où Napoléon lui en suscitait un autre. Par courrier précipitamment expédié, Kutusof avait été invité à ne rien négliger pour conclure; il était autorisé à réduire encore ses prétentions, à ne plus réclamer que la ligne du Pruth, c'est-à-dire la Bessarabie, sans aucune parcelle de la Moldavie. Alexandre, il est vrai, ne faisait pas gratuitement cette dernière concession; conformément au voeu exprimé par Bernadotte, par Armfeldt, par tous nos ennemis, il désirait que la paix fût doublée et fortifiée d'une alliance, que la Turquie s'unît à lui politiquement et militairement. Cet auxiliaire que Napoléon s'appropriait toujours en espérance, on espérait le retourner contre lui et le rabattre sur le flanc droit de l'Empire [565].

[Note 565: ] [ (retour) ] Solovief, Alexandre Ier, 222, d'après la correspondance entre l'Empereur et Kutusof.

Le grand vizir suivait de près les négociations, établi sur le Danube à proximité de Bucharest et investi de pleins pouvoirs. Il n'avait plus avec lui qu'un débris d'armée; suivant quelques témoignages, la misère, les maladies, les désertions avaient réduit ses troupes à quinze mille hommes: la Turquie était réellement à bout de forces. À ces justes raisons de traiter s'en ajoutaient d'inavouables: la Russie et l'Angleterre semaient l'or à pleines mains; le drogman de la Porte, Moruzzi, s'était mis à leur solde et exploitait habilement contre nous les défiances de la Turquie. Pour nous discréditer tout à fait auprès d'elle, la chancellerie russe usa, dit-on, d'un dernier moyen: on assure qu'elle tira de ses archives et fit produire au congrès, comme argument final, la lettre du 2 février 1808 par laquelle Napoléon avait appelé le Tsar au partage de l'Orient [566]. La mission de Narbonne à Wilna achevait d'ailleurs de déconcerter les ministres de la Porte. Vainement notre diplomatie les avertissait-elle que cette démarche était de pure forme; Napoléon fut pris en cette occasion à son propre piège. Les Turcs s'imaginèrent qu'il n'était pas décidé à rompre avec la Russie, puisqu'il négociait encore avec elle: craignant une brusque réconciliation entre les deux empereurs, un second Tilsit dont ils payeraient les frais, ils ne songèrent plus qu'à se mettre à couvert de cette terrifiante éventualité en terminant leur querelle avec la Russie [567].

[Note 566: ] [ (retour) ] Ernouf, 323, d'après une note de Maret.

[Note 567: ] [ (retour) ] Correspondance de Latour-Maubourg, mai 1812, passim.

Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna à conclure la paix; elle fut signée à Bucharest le 28 mai, sous réserve de la ratification des souverains. Le traité rendait à la Turquie les deux principautés, après en avoir détaché la Bessarabie, qu'il incorporait à l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes sous la suzeraineté du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat mal défini du Tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble de la chrétienté orthodoxe du Levant. En général, les articles portaient la trace de la précipitation avec laquelle ils avaient été dressés: ambigus et mal rédigés, ils ouvraient une source de contestations pour l'avenir; les plénipotentiaires russes s'étaient moins préoccupés d'établir avec précision les droits de leur maître que d'assurer l'entière disponibilité de ses forces.

Cette paix bâclée était pour Napoléon un échec grave, contre-balançant ses triomphes diplomatiques. Toutefois, la paix sans l'alliance ne satisfaisait qu'à demi Alexandre et Bernadotte: «Kutusof, écrivait le premier, a négligé un objet bien important [568].» Mais serait-il impossible de reprendre en sous-oeuvre et par une autre main la tâche inachevée? Avant même la signature du traité, Alexandre avait désigné l'amiral Tchitchagof pour remplacer Kutusof à la tête de l'armée du Danube. Tchitchagof était un homme d'imagination et d'entreprise; admirant Napoléon, ayant étudié ses procédés, allant jusqu'à singer sa tenue et ses gestes, il croyait à la nécessité de le combattre avec ses propres armes, à coups de bouleversements. Avant de rejoindre le quartier général de Jassy, il fit agréer au Tsar et au chancelier un projet colossal et singulier, qui tendait à organiser contre nous, par le moyen de l'Orient turc et surtout chrétien, une grande diversion.

[Note 568: ] [ (retour) ] Solovief, 223.

Les pourparlers avec la Porte continuaient, à l'effet d'obtenir la ratification du traité: ils s'étaient transportés de Bucharest à Constantinople. Pourquoi n'en pas profiter et remettre sur le tapis la question de l'alliance, en faisant luire aux yeux du Sultan l'espoir d'acquérir la Dalmatie et les îles Ioniennes? À défaut d'une coopération active, ne pourrait-on tout au moins obtenir des Turcs un concours passif, une connivence inerte, un droit de passage sur leur territoire, et se faire prêter leurs sujets chrétiens pour les lancer sur nos provinces d'Illyrie? Les chrétiens du Danube et des Balkans, Moldaves, Valaques, Serbes, Bosniaques, Monténégrins, surexcités par la lutte de huit ans à laquelle ils venaient d'assister, restaient debout, en proie à une fermentation belliqueuse. Tchitchagof demanderait au Sultan la permission de recruter parmi eux des bandes d'auxiliaires, d'appeler à lui ces tumultueuses levées, de les enrégimenter, de s'en faire une armée de peuples à la tête de laquelle il franchirait le Danube comme allié de la Porte, traverserait obliquement la Péninsule, tomberait du haut des Alpes illyriennes sur la Dalmatie française et percerait jusqu'à l'Adriatique. Après avoir occupé le littoral et surpris Trieste, il contournerait par le nord le golfe de Venise, s'engagerait dans le massif des Alpes, tendrait la main aux Tyroliens révoltés, aux Suisses opprimés, pendant qu'une flotte anglo-russe attaquerait l'Italie par le sud et soulèverait le royaume de Naples. En un mot, il s'agissait de rejeter dans les États du conquérant la guerre qu'il transportait à huit cents lieues de ses frontières, et tandis que cet autre Annibal s'élançait à de lointaines entreprises, d'exécuter contre lui une manoeuvre à la Scipion. L'amiral reçut ordre positif d'agir d'après ces données, de faire sentir et goûter aux Turcs les beautés de son plan [569]. Ce qu'il éviterait de leur dire, c'était qu'il était autorisé, pour mieux animer les races chrétiennes et surtout les peuplades slaves, à leur parler d'émancipation, à exalter les aspirations qui commençaient à sourdre confusément en elles, à leur faire entrevoir la création d'un empire slave, sous la protection et l'égide de la Russie. L'idée des grandes agglomérations nationales, née des événements déchaînés sur le monde par la Révolution française et issue d'une transformation de ses propres principes, devenait ainsi, en Orient comme en Allemagne, une arme aux mains de nos adversaires; lorsque le panslavisme apparaît pour la première fois dans les conceptions de la politique russe, c'est comme moyen de contre-battre la puissance de Napoléon et de détourner le choc de ses armées.

[Note 569: ] [ (retour) ] Mémoires de Tchitchagof, publiés dans la Revue contemporaine du 15 mars 1855. Solovief, 223. Dans une lettre autographe du 12 avril, destinée à l'agent anglais Thornton, qui se trouvait en Suède, Alexandre développait tout le plan de diversion, en réclamant le concours des escadres et de l'argent britanniques. Martens, XI, n° 412.