Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement illusion sur le côté chimérique et romanesque de l'entreprise, sur ses chances de succès, sur la possibilité notamment d'organiser chez les Turcs, avec leur adhésion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs sujets chrétiens. Mais la menace seule d'un tel soulèvement ne saurait-elle conduire à un résultat pratique et fort désirable, signalé plusieurs fois par Bernadotte? Les rayas de la région danubienne avaient en Autriche des frères par le sang; aux diverses races chrétiennes de la Turquie septentrionale répondaient, de l'autre côté de la frontière, des groupes congénères; l'impulsion donnée aux premières se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile d'émouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les Slaves d'Autriche. En créant sur les flancs de l'Autriche de multiples foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extérieur de ses possessions orientales une traînée de poudre, on se mettrait en mesure de porter l'incendie dans l'intérieur de ses États et de la faire trembler pour son existence: on l'empêcherait de prêter à Napoléon un secours effectif.

Pendant la fin de mai et le courant de juin, les négociations pour une alliance russo-turque se poursuivirent à Constantinople, vivement secondées par les agents suédois et anglais. Tchitchagof affermissait sa position sur le Danube, base de ses opérations futures: tenant en haleine les Serbes et les Monténégrins, se ménageant des intelligences avec les mécontents de Dalmatie en vue de la grande attaque contre les possessions françaises, il armait en même temps les Valaques, se disposait à les jeter sur la Transylvanie avec une partie de ses Russes, préparait contre l'Autriche un mouvement tournant [570].

[Note 570: ] [ (retour) ] Correspondance d'Otto, d'Andréossy et de Latour-Maubourg, juin et juillet 1812, passim.

Mais déjà le besoin de cette diversion se faisait moins sentir. Dès la fin d'avril, une communication de bon augure était arrivée à Wilna. Metternich, avant même de conduire ses souverains au rendez-vous de Napoléon, avant les serments et les effusions de Dresde, avait pris soin d'attester clandestinement le mensonge de ces scènes. S'étant décidé à notifier au cabinet russe l'alliance franco-autrichienne, il avait accompagné cet avis des commentaires les plus propres à en atténuer la portée. Il laissait entendre que sa cour ne prendrait pas trop au sérieux les engagements contractés avec la France, que le corps auxiliaire agirait le moins possible et ne dépasserait pas sensiblement la frontière; si la Russie voulait comprendre la position de l'Autriche et ne pas lui tenir rigueur, les deux puissances pourraient rester secrètement amies, tout en ayant l'air de se combattre [571].

[Note 571: ] [ (retour) ] Martens, Traités de la Russie avec l'Autriche, III, 87.

La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que l'Autriche fournît un gage de ses intentions, une garantie, et s'engageât expressément à limiter son action. Des pourparlers s'entamèrent très mystérieusement dans ce but. Pendant leur durée, pour peser sur les déterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit savoir à Vienne qu'il possédait les moyens d'insurger les Magyars et n'hésiterait pas à s'en servir, si on lui en faisait une nécessité. Ces menaces, exploitées par les salons et les coteries russes de Vienne, agirent sur la société et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison majeure qui décida l'Autriche à entrer plus avant dans la voie des compromissions occultes.

Par plusieurs communications successives, Metternich donna l'assurance formelle que le corps auxiliaire ne serait renforcé en aucun cas et ne serait pas même complété, qu'on trouverait moyen de ne fournir à Napoléon que vingt-six mille hommes au lieu de trente mille, que l'Autriche ne s'engagerait jamais à fond dans la querelle et tiendrait au repos le gros de ses forces, se réservant de l'employer à de meilleurs usages. Pour prix de cette demi-trahison, l'Autriche exigeait que la guerre fût strictement localisée et qu'en dehors du point où les troupes autrichiennes auraient malheureusement à entamer le territoire russe, à la droite de la Grande Armée, il ne fût commis aucun acte d'hostilité sur toute l'étendue des frontières respectives: c'était demander aux Russes de s'interdire toute contre-attaque du côté de la Hongrie et de la Transylvanie. Alexandre admit ce second terme de l'entente et renonça à la diversion orientale, que d'ailleurs l'impétuosité de l'attaque française eût rendue impraticable. Entre Vienne et Pétersbourg, un accord purement verbal, mais formel, fut conclu sur ces bases; il y eut échange de promesses, parole donnée de part et d'autre. Par un pacte semblable à celui qu'elles avaient passé à demi-mot en 1809, les deux cours s'obligèrent à se ménager mutuellement, à mesurer leurs coups et à se tenir, au cours d'une guerre illusoire, en secrète connivence [572].

[Note 572: ] [ (retour) ] Martens, III, 87, 89. Solovief, 223-224.

Cette défaillance de l'Autriche n'était pas un fait isolé: chez la plupart de nos alliés, la défection couvait, attendant son heure. Le roi de Prusse, après avoir signé l'alliance, avait écrit au Tsar une lettre d'excuses. Malgré la guerre, les rapports vont continuer, par l'intermédiaire de représentants occultes, régulièrement accrédités: «C'est ainsi, dit la Prusse, que l'on doit procéder entre États longtemps amis et destinés à le redevenir [573].» Dans les royaumes de la Confédération, créés et agrandis par Napoléon, la duplicité est égale. En Bavière, l'envoyé russe Bariatinski constate que «depuis le Roi jusqu'au bourgeois, excepté quelques jeunes officiers qui croient être ou devenir des héros, toutes les classes répugnent également à une guerre probable avec la Russie [574]». Le Roi se dit «dans une position atroce»; le prince royal se fait honneur d'avoir décliné le commandement des troupes; cette guerre, ajoute-t-il, «est contre mes principes; voilà pourquoi je ne veux pas la faire, quoique j'aime avec passion mon métier [575]». Quand le Tsar rappellera ses agents de toutes les cours en apparence «francisées [576]», le ministre bavarois Montgelas refusera à Bariatinski des passeports pour la Russie; si Bariatinski en veut pour aller aux eaux et faire une cure, on va les lui donner; mais qu'il reste à proximité, à Carlsbad par exemple, car on ne se sépare que transitoirement, avec l'espoir de se retrouver [577]. De tous les points de l'Allemagne, à de rares exceptions près, Alexandre reçoit les mêmes assurances de secrète sympathie; on le blâme pourtant, on juge qu'il s'expose témérairement et sans motifs, mais on ne peut s'empêcher de faire des voeux pour son succès.

[Note 573: ] [ (retour) ] Solovief, 215.