PREMIÈRE PARTIE
L'IRRUPTION [583].
Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le Chant du départ.--Rencontre avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers coup de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de défilé.--L'invasion commence.
[Note 583: ] [ (retour) ] Les éléments de notre récit ont été puisés à des sources inédites, que nous indiquerons au fur et à mesure, ainsi que dans l'innombrable quantité d'ouvrages et de Mémoires laissés par les contemporains: les principaux, après l'ouvrage célèbre de Ségur, sont ceux de Baudus, Berthezène, Boulard, Bourgoing, Castellane, Chambray, Denniée, Dupuy, Fezensac, Grouchy, Gourgaud, Labaume, Marbot, Roguet et Soltyk.
I
De Dresde, Napoléon courut d'un trait à Posen. Dès qu'il eut apparu sur le sol polonais, l'enthousiasme naquit à sa vue et se propagea, comme si l'image de la patrie ressuscitée eût marché à ses côtés. À Posen, ce fut un délire, une tempête de cris et de hourras, une population entière acclamant son entrée et célébrant par anticipation ses triomphes. Le soir, une immense couronne de laurier, tout en feu, s'alluma sur la flèche de la principale église et apparut comme un phare rayonnant, qui portait au loin l'espérance et la lumière. Les soldats, les bourgeois, les autorités, la noblesse, les femmes vinrent tour à tour complimenter le libérateur. Il accueillit ces hommages avec plus ou moins d'affabilité, doux aux humbles, sévère aux grands, qu'il menait d'une main rude: «Il n'a pas fait de progrès depuis 1806», dit une femme du monde [584]. Ce fut à ce moment qu'il reçut les dernières propositions de Bernadotte. Le duc de Bassano s'était hâté de les lui transmettre et semblait d'avis de ne les point dédaigner. Mais Napoléon, qui observait depuis un an les évolutions de Bernadotte et le vagabondage de sa politique, comprit une fois de plus que cet ambitieux voulait moins se livrer que se réserver: «Qu'il marche, dit-il, lorsque ses deux patries le lui ordonnent; sinon, qu'on ne me parle plus de cet homme [585]!» Rencontrant une dernière fois sur son chemin l'ex-maréchal d'Empire, qui le sollicitait sans bonne foi et lui offrait un marché équivoque, il laissa tomber cette réponse et passa.
[Note 584: ] [ (retour) ] Souvenirs d'un officier polonais (Brandt), publiés par le baron Ernouf, p. 230.
[Note 585: ] [ (retour) ] Ernouf, 341, d'après les souvenirs personnels du duc de Bassano.
Il s'était fait annoncer à Varsovie, sans avoir réellement l'intention de visiter cette capitale. En y répandant le bruit de sa venue, en l'accréditant dans tout le Nord, il comptait électriser de plus en plus les Polonais, tenir en haleine et sur le qui-vive les corps français et alliés placés dans le grand-duché. Surtout, il avait pour but de faire croire aux Russes que la principale attaque s'opérerait en avant de Varsovie, vers leurs provinces de Grodno et de Volhynie, afin d'attirer de ce côté leur attention et leurs forces [586]. Tandis que ses ennemis, prenant le change sur ses véritables desseins, accumuleraient fa plus grande partie de leurs troupes en face de Varsovie et de notre droite, il prononcerait son mouvement plus au nord, par sa gauche. Faisant longer le littoral de la Baltique à la masse principale de l'armée, il la porterait de la basse Vistule sur Koenigsberg, la pousserait ensuite sur le Niémen, franchirait ce fleuve aux environs de Kowno, et déboucherait subitement en Lithuanie. Wilna était son premier objectif; c'était en ce point qu'il comptait opérer sa brèche, percer la ligne russe, la diviser en plusieurs tronçons qu'il écraserait les uns après les autres, décidant ou au moins préjugeant par ces coups de foudre le sort de la campagne.