[Note 586: ] [ (retour) ] Id., 385. Corresp., 18769, 18780, 18800.

Il incline donc à sa gauche, au sortir de Posen, et, quittant le chemin de Varsovie, atteint la Vistule à Thorn. Déjà son grand et son petit quartier général, formant à eux seuls presque une armée, l'ont précédé dans cette ville, qu'ils emplissent d'animation, de bruit et de mouvement. À Thorn, Napoléon est en un point stratégique important et au centre de ses troupes; il les retrouve enfin et les voit, réparties autour de lui dans d'innombrables cantonnements; tout près de Thorn et un peu en arrière est sa Garde; en avant de lui, à ses côtés, sur sa droite et sur sa gauche, partout, la Grande Armée. À gauche, les corps de Ney, d'Oudinot, de Davout, le corps en formation de Macdonald, occupent les deux rives de la basse Vistule et s'échelonnent jusqu'à la mer; à droite de Thorn, à sept heures de marche, Eugène est établi avec l'armée d'Italie et les Bavarois; il se relie aux Polonais de Poniatowski, qui s'appuient eux-mêmes aux trois corps placés sous le commandement du roi Jérôme et groupés autour de Varsovie. Renforcée par quatre corps exclusivement composés de cavalerie, cette chaîne d'armées se complète à ses deux extrémités par les contingents de Prusse et d'Autriche, arrivés à leur poste; elle se prolonge sans interruption sur deux cents lieues de terrain et oppose à l'ennemi un demi-million d'hommes.

Sans mettre encore en mouvement aucune partie de ces masses, Napoléon avise aux mesures qui précèdent immédiatement l'entrée en campagne, aux précautions dernières. Il rapproche ses réserves, porte au grand complet ses effectifs et ses munitions. Il fait verser dans les caissons, puis des caissons dans les gibernes, les millions de cartouches qu'il a entassés dans les magasins de la Vistule. La question des subsistances est toujours ce qui le préoccupe le plus; il sent là l'extrême difficulté et le grand danger. Aussi décide-t-il que toutes les troupes, au moment de prendre contact avec l'ennemi, devront être pourvues de vivres pour vingt à vingt-cinq jours. Afin d'atteindre le chiffre réglementaire, les chefs de corps sont invités à saisir dans le pays occupé tous les blés qu'il contient, à les convertir aussitôt en farines. Avec une activité méthodique, l'Empereur surveille lui-même et hâte ce travail. Sur vingt points différents, à Plock, à Modlin, à Varsovie, sur toute la ligne de la Vistule, il fait moudre, «moudre à force [587]», et répartit entre les corps les amas de farine ainsi obtenus, sans préjudice des innombrables réserves de vivres que des myriades de voitures traîneront à la suite de l'armée.

[Note 587: ] [ (retour) ] Corresp., 18765.

Quand commence la première semaine de juin, ces suprêmes préparatifs s'achèvent ou paraissent s'achever. D'autre part, dans les pays que nos troupes auront à parcourir avant d'atteindre le Niémen, le printemps a fait son oeuvre; l'herbe déjà haute, épaisse et drue, nous promet un abondant approvisionnement de fourrages, et la Prusse orientale étend au devant de nous une immense nappe de verdure. Ainsi, les temps sont venus: voici l'heure propice pour agir, cette heure que Napoléon s'est fixée depuis dix mois et qu'il s'est ménagée par un long effort de patience, de ruse et d'activité discrète. Il a enfin atteint le but si opiniâtrement poursuivi: il est parvenu, sans que les Russes aient interrompu et dérangé son travail par une attaque intempestive, à dresser contre eux, à porter sur place, à monter de toutes pièces, à pousser jusqu'au dernier degré de perfection un appareil guerrier qu'il juge suffisant à briser tous les obstacles. Au point où il en est, il a barres sur l'ennemi; il le domine partout de ses forces avantageusement postées, successivement accrues; il peut fondre sur lui avec tous ses moyens. Que les destins s'accomplissent donc! Que la Grande Armée s'ébranle et prenne l'offensive! Après avoir longtemps contenu et bridé l'élan de ses troupes, l'Empereur leur rend la main; il a tout ralenti jusqu'à présent: il précipite tout désormais.

Il arrête les dispositions suivantes: les corps de gauche, celui de Davout en tête, vont se porter rapidement et se concentrer sur l'espace compris entre le delta de la Vistule et le pays de Koenigsberg, marcher ensuite au Niémen et le passer. Le centre, c'est-à-dire l'armée d'Eugène, se joindra au mouvement de ces corps, suivra la même direction et fera masse avec eux. Projetant ainsi en avant sa gauche et son centre, l'Empereur «refusera» sa droite et la tiendra momentanément immobile. Poniatowski avec les Polonais, le roi de Westphalie avec ses trois corps, donnant lui-même la main aux Autrichiens de Schwartzenberg, resteront aux environs de Varsovie, dans une position d'observation et d'attente. Si l'armée de Bagration qui leur fait face, en voyant se prononcer l'irruption de notre gauche, essaye de l'interrompre par une diversion et opère une contre-attaque, si elle fonce sur Varsovie, les troupes de Jérôme seront là pour la recevoir et la contenir, tandis que l'Empereur, la laissant «s'enfourner [588]», franchira le Niémen et repoussera les autres forces russes, pour se rabattre ensuite sur elle, tomber sur ses derrières, la prendre ou l'exterminer. Si l'armée de Bagration, obéissant à une autre inspiration, se met à remonter le fleuve-frontière pour se joindre aux troupes qui nous en disputeront le passage et couvriront Wilna, Jérôme prendra lui-même l'offensive dès que cette évolution se sera nettement dessinée. Il franchira le Niémen près de Grodno, se jettera à la poursuite de Bagration, se mettra sur ses talons, le prendra en queue ou en flanc, essayera de fermer le cercle où l'Empereur veut envelopper la gauche des Russes, et, se liant au mouvement d'ensemble avec la totalité de ses forces, viendra coopérer à l'invasion.

[Note 588: ] [ (retour) ] Corresp., 18785.

Les ordres de marche furent expédiés aux chefs de corps par le prince major général; l'Empereur y ajouta pour Davout, pour Eugène, pour Jérôme, des instructions qui dévoilaient pleinement sa pensée [589]. À cet instant où il tire irrévocablement l'épée, aucun incident nouveau n'a surgi entre lui et la Russie; diplomatiquement, la situation n'a pas changé depuis le retour de Narbonne. L'empereur Alexandre n'a pas fait savoir s'il ratifiait on non le coup de tête du prince Kourakine, s'il s'appropriait la déclaration de rupture émanée de cet ambassadeur. Napoléon ignore encore comment a été accueilli à Wilna le comte de Lauriston, si ce représentant a été reçu et écouté, si le Tsar a prêté l'oreille à ses insinuations pacifiques: preuve ultime et évidente que cette démarche avait pour but d'ajourner et non d'éviter la guerre. Napoléon marche à l'ennemi parce qu'il est prêt, parce qu'il se juge en possession de tous ses avantages, en mesure de trancher victorieusement le différend que lui et son adversaire ont de longue date renoncé à dénouer. Toutefois, ordonnant la guerre, il ne la déclare pas encore; afin d'entretenir plus longtemps les Russes, s'il est possible, dans une trompeuse sécurité, afin de rendre plus accablante la surprise qu'il leur ménage, il évitera jusqu'au moment final de s'avouer officiellement en état de rupture avec eux; avant de publier ses griefs et de lancer son manifeste, il attendra que ses troupes aient gagné plusieurs marches, qu'elles soient sur l'ennemi en quelque sorte et touchent la frontière.

[Note 589: ] [ (retour) ] Corresp., 18768 à 18772.

Il resta encore quelques jours à Thorn, inspectant les troupes en partance, visitant les magasins, les hôpitaux, améliorant l'organisation des services, donnant partout le dernier coup d'oeil. Avant que la Garde quittât ses cantonnements, il voulut en voir les différents corps et les passa minutieusement en revue. Il aimait à retrouver ces mâles figures de soldats, ces poitrines de fer, ces braves qui brûlaient devant lui d'une ardeur contenue, immobiles à la parade, irrésistibles dans l'assaut. Leur tenue et leur air lui firent plaisir: malgré les fatigues et les misères de la route, l'enthousiasme éclatait sur les visages; il y avait un éclair dans tous les yeux. Un commandant d'artillerie s'approcha de Sa Majesté et lui dit: «Avec de pareilles troupes, Sire, vous pouvez entreprendre la conquête des Indes [590].» L'Empereur parut satisfait du compliment. Sobre de phrases, il fut en ces jours prodigue de grâces.