[Note 622: ] [ (retour) ] Mémoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier, 90.

Rentré à Wilna, Alexandre passa au travail le reste de la nuit. Après avoir expédié à Pétersbourg les éléments d'une note diplomatique destinée à servir de réponse au manifeste français, à le réfuter point par point, il fit rédiger un ordre du jour aux armées, en termes élevés et dignes. Napoléon avait dit dans sa harangue à ses troupes: «La Russie est entraînée par la fatalité, ses destins doivent s'accomplir.» Contre la divinité aveugle qu'invoquait son rival, Alexandre se réclamait de la Providence: «Dieu, dit-il, est contre l'agresseur [623]

[Note 623: ] [ (retour) ] Bogdanovitch, I, 113.

Autour de lui, l'état-major général prenait les mesures nécessaires pour commencer l'exécution du fameux plan; la principale armée, celle de Barclay, se retirerait de Wilna sur Swentsiany, sur Drissa ensuite, tandis que Bagration, à la tête de la seconde armée, se jetterait sur le flanc des Français, en ayant soin de ne jamais s'aventurer contre des forces supérieures. Un peu plus tard, quand l'avantage numérique des Français fut mieux connu, ordre fut donné à Bagration de se mettre également en retraite et de rallier comme il pourrait le gros de l'armée [624]. Les règles que l'on s'était tracées sur le papier cédèrent tout de suite à une inspiration spontanée, qui montrait le salut et la victoire derrière soi, dans l'immensité des espaces, et qui portait les différents corps à reculer en se concentrant. Le bonheur des Russes, en cette campagne, fut d'obéir moins à un plan qu'à un instinct.

[Note 624: ] [ (retour) ] Bogdanovitch, I, 113 et suiv.

Alexandre se disposa lui-même à quitter Wilna le 17 juin. Auparavant, il procéda à une suprême formalité, propre à le mettre en règle, sinon avec sa conscience, au moins avec l'opinion des hommes. Le 26, il fit appeler Balachof, qui était un de ses aides de camp en même temps que son ministre de la police, et il lui dit, avec le tutoiement en usage fréquent chez les souverains de Russie lorsqu'ils s'adressent à leurs sujets: «Tu ne sais sans doute pas pourquoi je t'ai fait venir; c'est pour t'envoyer auprès de l'empereur Napoléon [625].» Il expliqua alors que cette mission devait consister à porter une offre dernière de négociation et de paix.

[Note 625: ] [ (retour) ] Ces paroles sont rappelées dans le rapport autographe et très circonstancié que Balachof a rédigé sur sa mission. Thiers a eu connaissance de cette pièce; Bogdanovitch s'en est servi; elle a été publiée presque intégralement dans le Recueil de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, 1882. M. de Tatistchef en a inséré de très importants extraits dans son volume sur Alexandre Ier et Napoléon, 590-609.

Certes, Alexandre n'avait ni l'espoir ni le désir d'arrêter la lutte; il la savait aussi irrévocablement résolue par son adversaire qu'elle l'était par lui-même. Dans les propositions d'accommodement que Napoléon lui avait prodiguées, il n'avait pas eu de peine à démêler de simples ruses, destinées à leurrer et à engourdir la Russie, tandis que l'envahisseur préparerait ses moyens. Il n'en était pas moins vrai qu'à considérer les apparences, Napoléon avait réitéré des instances pacifiques, demeurées sans réponse; ces efforts avaient été portés par le public européen à l'actif et à la décharge de l'empereur français; on en avait conclu que la Russie voulait la guerre, puisqu'elle laissait systématiquement échapper les dernières chances de paix. Pour dissiper cette impression, il importait qu'Alexandre ne demeurât pas en reste de spécieuses tentatives, qu'il rétablît sous ce rapport l'équilibre, et fît même pencher de son côté la balance. Napoléon lui avait dépêché l'aide de camp Narbonne; il enverrait pareillement un aide de camp. Napoléon lui avait écrit en exprimant le voeu d'épuiser les voies de conciliation, avant de recourir aux armes; après avoir suspendu sa réponse, Alexandre la ferait dans le même sens. Déjà, pendant les jours qui avaient précédé le passage du Niémen, il avait préparé un projet de lettre pour Napoléon; il y réitérait l'offre de traiter sur la base de l'ultimatum et ajoutait, manifestant enfin son arrière-pensée, «qu'il ouvrirait ses ports aux navires de toutes les nations, si Napoléon prolongeait l'incertitude actuelle [626]»; c'était rendre la paix plus impossible que jamais en paraissant la vouloir. Cette lettre ne pouvant plus servir aujourd'hui, Alexandre la remplaça par une autre, qu'il confierait à Balachof. Il y désavouait la demande de passeports formée par Kourakine et qui avait servi de prétexte à l'attaque: «Si Votre Majesté, disait-il, n'est pas intentionnée de verser le sang de ses peuples pour un mésentendu de ce genre et qu'elle consente à retirer ses forces du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non avenu, et un accommodement entre nous reste toujours possible [627]

[Note 626: ] [ (retour) ] Schildner, 247.

[Note 627: ] [ (retour) ] Tatistchef, 588.