De la part d'Alexandre, une telle démarche, destinée à retentir au loin, apparaîtrait d'autant plus méritoire qu'elle se produirait à l'instant où son territoire était violé, où un flot d'assaillants se précipitait sur ses frontières. Pouvait-il mieux manifester la candeur de ses intentions, son désir de ménager l'humanité et d'épargner le sang qu'en parlant encore de paix au lendemain d'une brutale injure? Connaissant trop son rival pour craindre que celui-ci le prît au mot, il espérait, en se décorant de modération et de patience, ramener à lui les esprits hésitants et mettre définitivement de son côté la conscience européenne.

Dans la nuit du 27 au 28, il fit encore appeler Balachof, lui remit la lettre, en l'accompagnant d'une paraphrase solennelle. Balachof devait dire que les négociations pourraient s'ouvrir sur-le-champ, si Napoléon le désirait, mais sous la condition absolue, essentielle, «immuable», que l'armée française repasserait préalablement le Niémen: «Tant qu'un soldat resterait en armes sur le territoire russe, l'empereur Alexandre--il en prenait l'engagement d'honneur--ne prononcerait ni n'écouterait une parole de paix [628]

[Note 628: ] [ (retour) ] Cette citation et les suivantes, jusqu'à la page 498, sont empruntées au rapport de Balachof.

Balachof partit sur l'heure. Quand le soleil se leva, il était déjà à quelques lieues de Wilna, au village de Rykonty, encore occupé par les Russes, mais près duquel on lui signala la présence de nos avant-postes. Il prit alors avec lui un sous-officier aux Cosaques de la garde, un Cosaque, un trompette, et continua d'avancer. Au bout d'une heure, on vit se profiler sur l'horizon la silhouette de deux hussards français, postés en vedette, le pistolet haut. En apercevant le petit groupe russe, les hussards le visèrent avec leur arme et firent mine de tirer; un appel de trompette les arrêta; ils reconnurent la sonnerie en usage pour annoncer les parlementaires. L'un des deux, en un temps de galop, rejoignit aussitôt Balachof et, lui appuyant son pistolet contre la poitrine, le somma de faire halte; l'autre était allé prévenir le colonel du régiment, qui fit son rapport au roi de Naples, toujours à proximité des avant-postes. Au bout de quelques instants, un aide de camp du Roi se présenta, avec mission de conduire Balachof au quartier général du prince d'Eckmühl, situé un peu en arrière et plus près de l'Empereur.

Reprenant sa route avec une escorte d'officiers français, Balachof croisa bientôt un brillant état-major, à la tête duquel il n'eut pas de peine à reconnaître Murat en personne, à son costume «quelque peu théâtral». Voici de quoi se composait cette tenue d'une superlative fantaisie: au-dessus d'un grand chapeau en forme de demi-cercle, une envolée de plumes roulant au vent, parmi lesquelles jaillissait et montait très haut une triomphante aigrette; un dolman à la hussarde en velours vert, plastronné de tresses d'or; une pelisse jetée en sautoir; un pantalon cramoisi, brodé et soutaché d'or; des bottes en cuir jaune; une profusion de bijoux, et, pour compléter l'effet, des boucles d'oreilles mettant aux deux côtés du visage un scintillement de pierreries. Lorsque Murat ainsi paré passait devant nos campements, les troupiers souriaient et le trouvaient habillé «en tambour-major». Au feu, quand la poudre avait noirci ses dorures, quand le vent de la bataille avait échevelé ses panaches, quand la mousqueterie et le canon l'environnaient d'éclairs, il apparaissait comme le dieu même des combats, rutilant et invulnérable. Il mit pied à terre en apercevant Balachof, qui en fit autant de son côté, et, ôtant son chapeau d'un geste large, il vint à l'envoyé des ennemis le sourire aux lèvres, en paladin gracieux: «Je suis heureux de vous voir, général, lui dit-il; mais commençons par nous couvrir.»

La conversation s'engagea. On disputa quelque temps, avec une grande courtoisie, sur la question de savoir qui avait voulu la rupture, qui avait eu les premiers torts, qui avait commencé. Au fond, Murat n'aimait pas cette guerre au bout du monde, qui l'arrachait au doux pays où il avait pris goût à vivre et à régner; il souffrait de se voir éloigné de ses États, privé de sa famille; il déplorait la difficulté des communications, la rareté des nouvelles, car ce héros de cent batailles était tendre et craintif pour les siens. Ce fut en toute sincérité qu'il finit par dire: «Je désire beaucoup que les deux empereurs puissent s'entendre et ne point prolonger la guerre qui vient d'être commencée bien contre mon gré.» Sur ce, retournant aux grands devoirs qui l'appelaient, il prit congé avec une désinvolture aimable, se remit en selle, et l'on put voir quelque temps, sur le chemin de Wilna, onduler la croupe de sa monture et s'éloigner son panache.

Tout autre fut l'accueil dans la maison de pauvre mine où s'était installé le prince d'Eckmühl. En campagne, l'illustre et rigide soldat, tout entier à sa besogne, absorbé et comme torturé par le sentiment de sa responsabilité, montrait un visage sévère, préoccupé, morose, avec des éclats de mauvaise humeur, et faisait amèrement de grandes choses. En ce moment, occupé à expédier des ordres, à organiser méthodiquement la marche en avant, à mouvoir ses 75,000 hommes, il se montra fort contrarié qu'on le dérangeât dans ce travail. Balachof s'étant dit chargé d'un message pour l'Empereur et ayant demandé où se trouvait Sa Majesté: «Je n'en sais rien», répondit le maréchal d'un ton rogue. Il ajouta: «Donnez-moi votre lettre, je la lui ferai parvenir.» Balachof fit observer que son maître lui avait expressément recommandé de remettre le message en mains propres. Devant ce formalisme, Davout perdit tout à fait patience: «C'est égal, dit-il en colère, ici vous êtes chez nous, il faut faire ce qu'on exige de vous.» Balachof remit la lettre, mais sut exprimer combien sa dignité se sentait froissée de cette violence: «Voici la lettre, monsieur le maréchal, répliqua-t-il en élevant lui-même la voix; de plus, je vous supplierai d'oublier et ma personne et ma figure, et de ne songer qu'au titre d'aide de camp général de Sa Majesté l'empereur Alexandre que j'ai l'honneur de porter.» Ces mots ramenèrent Davout à un ton plus mesuré. «Monsieur, reprit-il, on aura tous les égards qui vous sont dus.»

En effet, tandis qu'il envoyait un officier porter la lettre à l'Empereur, il retint auprès de lui, dans la même pièce, l'ennemi que les usages de la guerre lui donnaient pour hôte. Tous deux restèrent quelque temps à se regarder silencieusement, embarrassés de leur contenance, cherchant un sujet d'entretien sans le trouver. Davout demeurait sombre et distrait; Balachof, après ce qui s'était passé, ne pensait pas que ce fût à lui de faire les premiers frais. Le maréchal rompit enfin ce muet tête-à-tête, en appelant un aide de camp: «Qu'on nous serve», dit-il, et tout l'état-major se mit à table. Pendant le déjeuner, Davout fit effort pour causer avec Balachof, pour entretenir un semblant de conversation; mais toutes ces paroles trahissaient d'âpres défiances; dans la tentative de négociation, il ne voyait qu'un stratagème imaginé par les Russes pour gagner du temps et opérer commodément leur retraite; il le dit crûment à Balachof. Puis il n'aimait pas que les regards de cet ennemi se promenassent sur nos troupes, sur nos positions, sur nos ressources; flairant un espion dans le parlementaire, il avait hâte qu'on l'en débarrassât et attendait avec impatience les ordres de l'Empereur.

II

L'arrivée d'un négociateur russe fut promptement connue dans toutes les parties de l'armée française; le bruit s'en répandit comme l'éclair et fit sensation au quartier général, où il réveilla chez quelques membres du haut état-major, qui voyaient avec regret l'ouverture des hostilités, un vague espoir de paix. Quant à l'Empereur, il triompha de cet envoi; il y vit chez les Russes un premier signe de désarroi et l'attribua à l'épouvante qu'aurait causée au Tsar et à son conseil la rapidité de notre invasion. Il dit à Berthier: «Mon frère Alexandre, qui faisait tant le fier avec Narbonne, voudrait déjà s'arranger; il a peur. Mes manoeuvres ont dérouté les Russes: avant deux mois, ils seront à mes genoux [629]