[Note 54: ] [ (retour) ] En mars 1812, Alexandre avouait au Suédois Loewenhielm «qu'il était depuis longtemps en relations secrètes avec le conseil de régence de Cadix». Loewenhielm surprenait en même temps un autre fait de diplomatie occulte et le signalait ainsi dans sa correspondance: «Depuis le départ du général de Suchtelen (envoyé de Russie en Suède), j'ai appris que, par suite des défiances de l'Empereur, il se trouve muni de deux instructions, une de la main même de l'Empereur, et l'autre du chancelier, qui ignore l'existence de la première.» C'était toujours le même agent qui servait d'intermédiaire à la plupart des «négociations secrètes». Toutefois, lorsque Alexandre employait Koschelef à tromper Roumiantsof, l'ombrageux monarque n'accordait à Koschelef lui-même qu'une portion de sa confiance. Dépêches de Loewenhielm en date du 12 mars 1812; archives du royaume de Suède.
A Paris même, au siège de la puissance française, était-il impossible de s'ouvrir des accès? Derrière l'ambassadeur Kourakine dont l'intelligence baissait tous les jours sous le poids de l'âge et des infirmités, derrière ce fantôme de représentant, Alexandre entretenait un mystérieux chargé d'affaires, dépourvu de tout titre dans la hiérarchie diplomatique. C'était ce jeune comte Tchernitchef, colonel aux gardes, que nous avons vu servir en 1809 et 1810 d'intermédiaire à la correspondance directe des deux empereurs et commencer en France un travail d'espionnage. Le 4 janvier 1811, après une mission équivoque en Suède, il s'était glissé de nouveau à Paris sous couleur d'apporter à l'Empereur une lettre de son maître, en réalité pour s'enquérir et observer. À Paris, il avait trouvé toute une agence de renseignements militaires montée de longue date par les secrétaires de l'ambassade, à l'aide d'employés subalternes de l'administration française, d'infimes commis, achetés à prix d'argent. Tchernitchef devait reprendre à son compte et développer ce service, mais un peu plus tard: actuellement, sa grande affaire était toujours l'espionnage mondain; il s'y livrait avec ardeur, bien que la police eût l'oeil sur lui et soupçonnât ses menées.
Il s'était installé en plein centre du Paris vivant et bruyant, dans un hôtel garni de la rue Taitbout, à deux pas du boulevard et de Tortoni, rendez-vous des nouvellistes et des oisifs. Il vivait en garçon, sans état de maison, servi par un domestique allemand et un moujik qui le suivait comme son ombre, mais sortant beaucoup, fort répandu dans le monde, sachant se faufiler dans tous les milieux et y prendre pied. Comme Paris a eu de tout temps le goût des personnalités exotiques et l'amour du clinquant, la vogue dont bénéficiait le brillant étranger, lors de ses précédents voyages, ne faisait que s'accroître. Sans doute, son élégance n'était pas du meilleur aloi. Ce jeune homme trop bien mis, paré et parfumé à outrance, gardait en lui je ne sais quoi d'apprêté et de mielleux qui repoussait certaines intimités; mais ses regards langoureux, ses manières tour à tour doucereuses et entreprenantes continuaient à lui réussir auprès des femmes: ses bonnes fortunes n'étaient plus à compter, et, s'il faut en croire la chronique, l'une des princesses de la famille impériale, la belle Pauline Borghèse, ne se montrait nullement insensible à ses hommages.
Sachant parler aux femmes, il savait les faire parler et en tirait d'utiles renseignements: c'était l'une de ses principales sources d'informations. Puis il avait le don de flairer, dans le monde et la haute administration, les consciences d'accès facile, les hommes chez lesquels nos vicissitudes politiques avaient désorienté ou détruit le sens moral, et qui formaient le résidu impur de la Révolution; il s'adressait à eux de préférence, fréquentant aussi les salons de la colonie étrangère, où se rencontraient bon nombre d'individus qui servaient la France par nécessité ou par intérêt, sans que leur coeur eût changé de patrie. Les membres du corps diplomatique le traitaient en collègue, et lorsqu'il réussissait à se faire admettre dans l'intimité de leur cabinet, il «louchait» adroitement sur les papiers dont le bureau était couvert, surprenait à la dérobée quelques bribes de correspondance [55]. Enfin, dans ses évolutions à travers la société parisienne, on le voyait tourner autour des jeunes gens qui sortaient des écoles militaires pour entrer dans les régiments; il cherchait à se lier avec nos officiers de demain, à gagner leur amitié, à s'ouvrir ainsi des vues sur toutes les parties de l'armée. En un mot, il était devenu à Paris l'oeil du Tsar, un oeil vigilant, indiscret, au regard aigu et plongeant: il se faisait aussi la main de son maître, qui l'employait à nouer des rapports plus étroits avec certains personnages de particulière importance [56].
[Note 55: ] [ (retour) ] Il se vante lui-même d'un exploit de ce genre dans son rapport du 10 mai 1811, t. XXI du Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, p. 170. Tous les rapports adressés par Tchernitchef tant à l'Empereur qu'au chancelier ont été publiés dans ce volume.
[Note 56: ] [ (retour) ] Sur les faits et gestes de Tchernitchef, voy. le dossier spécial que conservent les archives nationales, F, 7, 6575, et les pièces publiées du procès de l'employé Michel et de ses complices, Paris, 1812.
Depuis que Talleyrand s'était mis à Erfurt en relations mystérieuses avec l'empereur Alexandre et avait salué en lui l'espoir de l'Europe, le Tsar avait jugé à propos d'instituer auprès de cette puissance un représentant spécial: ce rôle avait été dévolu à un jeune diplomate de grand avenir, le comte de Nesselrode, secrétaire de l'ambassade russe en France. Peu de temps après l'entrevue, Nesselrode s'était présenté à Talleyrand et lui avait dit en propres termes: «Je suis officiellement employé auprès du prince Kourakine, mais c'est auprès de vous que je suis accrédité. J'ai une correspondance particulière avec l'Empereur, et je vous apporte une lettre de lui [57].» Depuis lors, il voyait régulièrement Talleyrand, obtenait de lui des révélations précieuses sur l'état des esprits en France, sur les projets de Napoléon, et transmettait ces notions, à l'insu de ses chefs hiérarchiques, au secrétaire d'empire Speranski, qui en faisait profiter son maître: cette correspondance était encore une branche de la diplomatie secrète.
[Note 57: ] [ (retour) ] Ce texte est emprunté à une importante étude que M. le général Schildner doit publier prochainement sur Alexandre Ier. Nous avons dû la communication de l'ouvrage à la gracieuse obligeance de l'auteur et de M. Serge de Tatistchef.
Au commencement de 1811, Alexandre crut devoir stimuler à nouveau le zèle informateur de Talleyrand par un appel direct: Nesselrode était auprès de lui ambassadeur en titre: Tchernitchef fut choisi comme envoyé extraordinaire: il eut à remettre au prince de Bénévent une lettre personnelle de l'empereur Alexandre. Le contenu n'en a pas été divulgué: on sait toutefois que Talleyrand parut grandement satisfait du message, et qu'il paya sa dette de reconnaissance par un bon conseil: «Son Altesse, écrivait Tchernitchef, s'expliqua généralement avec moi en vrai ami de la Russie, appuyant surtout sur le désir qu'elle avait de nous voir, dans les circonstances actuelles, faire notre paix avec les Turcs le plus promptement possible: reste à savoir si elle a été sincère [58].»
[Note 58: ] [ (retour) ] Rapport du 9/21 janvier 1811, volume cité, 59.