Tchernitchef pratiquait aussi certains membres du haut état-major. Dès l'automne précédent, c'était lui qui avait fait dire «par quelques femmes [59]» à Bernadotte, avant le départ de ce dernier pour la Suède, que l'empereur de Russie voyait de bon oeil son élévation et le tenait en spéciale estime: il avait ainsi jeté les premières semences du rapprochement. Aujourd'hui, il menait un siège en règle autour d'un général fort réputé pour ses connaissances techniques, le Suisse Jomini, très imprudemment froissé par une suite de passe-droits: il s'agissait de l'enlever subrepticement à la France, de l'attirer au service de la Russie et de subtiliser ainsi à l'Empereur un de ses plus savants spécialistes.
[Note 59: ] [ (retour) ] Alquier à Champagny, 18 janvier 1811, d'après l'aveu de Bernadotte lui-même.
Dans les intervalles de loisir que lui laissaient ses opérations en France, Tchernitchef reportait ses regards sur l'Allemagne, qu'il avait traversée tant de fois et qu'il connaissait à fond. Il songeait à y tirer parti des mécontentements individuels et méditait un projet qu'il ferait agréer en principe à l'empereur Alexandre. L'idée maîtresse de ce plan était d'appeler en Russie un grand nombre d'officiers allemands actuellement sans emploi, impatients de porter les armes contre Napoléon et avides de revanche. On les tirerait des pays où ils languissaient désoeuvrés: en leur adjoignant d'autres éléments cosmopolites, on composerait une légion étrangère à la solde du Tsar, un corps d'émigrés de toute provenance, une armée de Condé européenne. Au moment de la rupture, cette troupe s'embarquerait à bord de vaisseaux anglais, se ferait jeter à Hambourg ou à Lubeck, avec des armes, des munitions, des chevaux, et viendrait révolutionner l'Allemagne. Tchernitchef traitait cette affaire par correspondance avec le comte de Walmoden, Hanovrien réfugié à Vienne, homme de tête et de main, prêt à guerroyer partout et avec tout le monde, pourvu que ce fût contre la France. Employé en 1809 par les Autrichiens à préparer des soulèvements en Allemagne, Walmoden s'était gardé dans ce pays de nombreuses relations et offrait maintenant de mettre au service de la Russie ces éléments d'agitation tout formés; son intermédiaire avec Tchernitchef était un baron de Tettenborn [60]. Ainsi, les menées qui se poursuivent sur les points les plus divers se tiennent toutes, se relient par des fils tendus à travers l'Europe, par la correspondance et les voyages d'émissaires dont le travail souterrain se laisse reconnaître à certains affleurements, et que de connivences secrètes, que de compromissions occultes on découvrirait encore, s'il était permis de soulever dès à présent tous les voiles et de scruter toutes les consciences! En somme, des agents de toute sorte, officiels ou officieux, dûment ou tacitement autorisés, recevant de Pétersbourg le mot d'ordre ou le devançant, avivent sans relâche contre l'Empereur l'exaspération des peuples, tentent la fidélité de ses généraux et de ses ministres, surprennent le secret de ses bureaux, exploitent à ses dépens des colères légitimes et de criminelles défaillances, des haines saintes et des passions inavouables: tous s'efforcent, en prévision de l'heure où il devra faire face aux armées russes projetées hors de leurs frontières, à organiser derrière lui, dans son dos, des révoltes, des diversions, des intrigues, et à l'enlacer de trahisons.
[Note 60: ] [ (retour) ] Rapport de Tchernitchef du 5/17 avril 1811, volume cité, 110 à 125.
IV
Pour que ce grand complot réussît, il importait que le secret fût gardé jusqu'au dernier jour, que Napoléon fût entretenu dans une trompeuse quiétude. Il n'était guère possible de dissimuler l'hostilité des diplomates russes dans presque toutes les parties de l'Europe; mais, comme elle avait existé de tout temps et s'était manifestée sans vergogne au lendemain même de Tilsit, il n'y avait là rien de bien nouveau et de particulièrement significatif; Alexandre mettait ces écarts sur le compte d'agents qui méconnaissaient leur devoir et cédaient à de vieilles habitudes d'opposition. Dans les rapports qui subsistaient entre les deux souverains par l'intermédiaire de leurs ambassades, il avait soin de conserver une apparence de sérénité et de grands ménagements. S'étant fait fort de donner le change au duc de Vicence [61], il s'acquittait merveilleusement de cette tâche, d'après la connaissance qu'il s'était acquise du caractère de notre ambassadeur au cours d'une longue intimité. Ayant eu pendant trois ans le loisir de l'étudier, il le savait plein de zèle et de dévouement, mais n'ignorait pas que ses qualités mêmes faisaient parfois tort à sa clairvoyance: cette âme chevaleresque croyait difficilement au mal: ce coeur noble et aimant attribuait volontiers aux autres la belle loyauté qu'il portait en lui-même.
[Note 61: ] [ (retour) ] On sait que Caulaincourt avait reçu en 1808 le titre de duc de Vicence.
En décembre 1810, dans les jours qui précédèrent la publication de l'ukase destructif du commerce français en Russie, Caulaincourt fut l'objet d'attentions et de prévenances redoublées. A un bal chez l'Impératrice mère, Alexandre le distingua particulièrement. Après l'avoir entretenu avec bienveillance, «il appela--raconte l'ambassadeur dans son rapport à Napoléon--le comte de Romanzof [62] qui passait par là. Je voulus me retirer. L'Empereur dit: «Restez, général, l'ambassadeur de France n'est jamais de trop entre nous.» La conversation continua: l'Empereur était fort gai et causant. Comme elle avait duré fort longtemps, soit avec moi, soit avec le chancelier en tiers, celui-ci fit la plaisanterie de dire, en voyant le ministre d'Autriche et quelques autres qui étaient près de là et nous observaient, qu'ils auraient pour rien matière à une longue dépêche de conjectures. M. de Saint-Julien n'ayant pas désemparé de là depuis une heure et paraissant fort attentif, je continuai la plaisanterie en disant qu'il y en avait qui gagnaient d'autant mieux leur argent qu'ils n'avaient pas même une distraction. L'Empereur reprit chaudement et d'un ton fort amical qu'il était bien aise qu'on vît le prix qu'il mettait à l'alliance de Votre Majesté et qu'on sût qu'il n'en voulait pas d'autre [63].»
[Note 62: ] [ (retour) ] Dans les documents cités, nous maintenons la forme donnée au nom du comte Roumiantsof.
[Note 63: ] [ (retour) ] 116e rapport, envoi du 17 janvier 1811. Tous les rapports de Caulaincourt à l'Empereur cités dans ce volume sont conservés aux archives nationales, AF, IV, 1699.