--«Bah! on n'est plus dévot de nos jours.

--«Je vous demande pardon, Sire, cela n'est pas partout de même. On n'est peut-être plus dévot en Allemagne et en Italie, mais on est encore dévot en Espagne et en Russie.»

L'allusion était mordante et méritée; on ne pouvait dire plus spirituellement à l'Empereur qu'un peuple croyant avait seul réussi jusqu'à présent à le tenir en échec, qu'une autre nation également inébranlable dans sa foi, confiante en Dieu, saurait imiter cet exemple, et que la Russie lui serait une Espagne. Sous cette repartie, il se tut un instant; puis, reprenant l'attaque, tendant le fer, il dit à Balachof, en le regardant fixement:

--«Quel est le chemin de Moscou?»

À ce coup droit, la riposte se fit un instant attendre. Balachof prit son temps, parut réfléchir, puis:

--«Sire, répondit-il, cette question est faite pour m'embarrasser un peu. Les Russes disent comme les Français que tout chemin mène à Rome. On prend le chemin de Moscou à volonté; Charles XII l'avait pris par Pultava.»

En évoquant subitement le nom et l'infortune du conquérant suédois, en avertissant l'Empereur qu'au lieu d'aller à Moscou il risquait d'aller à Pultava, Balachof répondait à une bravade par une menace prophétique et prenait finement sa revanche. Il ne parut pas toutefois que l'à-propos de ses paroles ait vivement impressionné les assistants; ses réponses acquirent leur célébrité après coup, lorsque l'événement fut venu les mettre en relief et les souligner.

On sortit de table et l'on passa dans un salon voisin. Là, l'Empereur se mit à philosopher, déplorant l'aveuglement des princes et la folie des hommes: «Mon Dieu! que veulent donc les hommes?» L'empereur Alexandre avait obtenu de lui tout ce qu'il pouvait désirer, tout ce que ses prédécesseurs osaient à peine rêver: la Finlande, la Moldavie, la Valachie, un morceau de la Pologne: s'il eût persévéré dans l'alliance, son règne se fût inscrit en lettres d'or dans les fastes de son peuple: «Il a gâté le plus beau règne qui a jamais été en Russie... Il s'est jeté dans cette guerre pour son malheur, ou par de mauvais conseils, ou par la fatalité de son sort.» Et par quels moyens faisait-il cette guerre? À ce sujet, s'échauffant de nouveau et tempêtant, Napoléon reprit toutes ses plaintes, tous ses motifs d'indignation, et toujours l'argument direct et personnel, celui qui cherchait l'homme sous le souverain, qui devait alarmer Alexandre pour sa sécurité et le faire trembler dans sa chair. L'empereur Alexandre, disait-il, en se plaçant lui-même à la tête de ses armées, s'est découvert devant ses peuples; il s'est offert en première ligne, il s'est désigné à leur fureur, en cas de revers: «Il s'est réservé la responsabilité de la défaite. La guerre est mon milieu. J'y suis accoutumé. Ce n'est pas la même chose avec lui; il est empereur par sa naissance. Il doit régner et nommer un général pour commander: s'il fait bien, le récompenser; s'il fait mal, le punir. Que le général ait une responsabilité devant lui plutôt que lui-même devant la nation, car les souverains ont aussi une responsabilité; il ne faut pas oublier cela.»

Il continua ainsi longuement, prodiguant les avertissements sinistres, les paroles acerbes, se promenant avec animation au milieu de ses convives debout. À un moment, il avisa Caulaincourt, qui restait silencieux et grave, sans donner aucun signe d'acquiescement, et lui frappant légèrement la joue, il l'interpella en ces termes: «Eh bien! que ne dites-vous rien, vieux courtisan de la cour de Saint-Pétersbourg?» Très haut, il ajouta: «Ah! l'empereur Alexandre traite bien les ambassadeurs: il croit faire de la politique avec des cajoleries. Il a fait de vous un Russe [653]

[Note 653: ] [ (retour) ] Documents inédits.