À ces mots, Caulaincourt pâlit, ses traits se contractèrent. Il s'était entendu infliger maintes fois et même publiquement, à la suite des objections qu'il avait vaillamment produites contre la guerre, cette épithète de Russe que désavouait son patriotisme. Il en avait souffert, mais il avait supporté jusque-là le jeu déplaisant où s'obstinait son maître. Cette fois, c'en était trop: répéter devant un étranger, un ennemi, le reproche contre lequel protestait toute sa vie, c'était mettre en doute ses sentiments français et sa loyauté; l'injustice passait les bornes, la taquinerie tournait en insulte. Caulaincourt ne put se contenir et répliqua sur un ton que l'Empereur n'était pas habitué à entendre: «C'est sans doute parce que ma franchise a trop prouvé à Votre Majesté que je suis un très bon Français qu'elle veut avoir l'air d'en douter. Les marques de bonté de l'empereur Alexandre étaient à l'adresse de Votre Majesté; comme votre fidèle sujet, Sire, je ne les oublierai jamais [654].»
[Note 654: ] [ (retour) ] Documents inédits.
À l'expression de visage qui accompagna ces paroles, chacun sentit que le duc était blessé au coeur; un froid s'ensuivit; l'Empereur lui-même parut gêné et presque déconcerté. Il changea de conversation, s'entretint encore avec Balachof, et finit par le congédier avec aménité. Il lui fit pourtant remettre, comme adieu, avec la lettre préparée pour l'empereur Alexandre et résumant la querelle, un exemplaire de la belliqueuse allocution qu'il avait adressée à ses troupes en leur ordonnant de franchir le Niémen; c'était sa réponse à la demande de repasser le fleuve. S'adressant à Berthier et l'appelant familièrement par son prénom: «Alexandre, lui dit-il, vous pouvez donner la proclamation au général, ce n'est pas un secret [655].»
[Note 655: ] [ (retour) ] Rapport de Balachof.
Tandis que Balachof quittait le palais et se préparait à monter en voiture, pour rejoindre son empereur, un vif incident se passait chez Napoléon et formait l'épilogue de ces scènes [656]. Se retrouvant avec les siens, l'Empereur s'était rapproché de Caulaincourt, qui demeurait à l'écart, le visage douloureux et amer. Fâché et presque honteux d'avoir affligé ce serviteur fidèle, cet ami, il voulut finir leur brouille et essaya de guérir la blessure qu'il avait faite. Il dit au duc, sur un ton de bienveillante gronderie: «Vous avez eu tort de vous courroucer», et pour prouver qu'il n'avait fait qu'une plaisanterie, il affecta de la continuer. «Vous vous attristez sans doute, dit-il, du mal que je vais faire à votre ami.» Il répéta ensuite son éternelle phrase: «Avant deux mois, les seigneurs russes forceront Alexandre à me demander la paix.» Il prit aussi la peine d'expliquer une dernière fois au duc et aux personnages présents pourquoi il faisait cette guerre, mêlant toujours le vrai et le faux, rappelant avec raison que l'alliance de la Russie n'avait été qu'un leurre, une ombre mensongère, et concluant à tort de ce fait qu'une guerre d'invasion dans le Nord s'imposait, qu'elle était la plus utile et la plus politique de ses entreprises, qu'elle conduirait nécessairement à la paix générale.
[Note 656: ] [ (retour) ] Le récit de l'incident, dont Ségur paraît avoir eu connaissance, est entièrement tiré des Documents inédits que nous citons constamment au cours de ce chapitre.
Mais Caulaincourt ne l'écoutait plus; tout entier à son outrage, au soin de défendre son honneur, il se mit avec une extrême vivacité à relever le propos qui l'avait meurtri. Il dit, il cria presque qu'il s'estimait meilleur Français que les fauteurs de cette guerre: «Il se faisait gloire, puisque Sa Majesté le publiait, de la désapprouver: au reste, puisqu'on suspectait son patriotisme et sa fidélité, il demandait à se retirer du quartier général, à s'en aller tout de suite, le lendemain même; il sollicitait de Sa Majesté un commandement en Espagne et la permission de la servir loin de sa personne.» En vain l'Empereur s'efforçait-il de le consoler par des paroles de bonté, il allait toujours, cédant à son indignation, perdant toute mesure; il ne semblait plus maître de sa parole et de ses gestes. Les autres grands officiers l'entouraient et tâchaient de l'apaiser, consternés de cet éclat, épouvantés de cette hardiesse, craignant pour leur ami une irréparable disgrâce. Mais l'Empereur restait très calme, très doux, se laissant tout dire, et le colérique souverain était redevenu le plus patient des maîtres. C'est que cet admirable connaisseur d'hommes mesurait en dernier lieu ses procédés à son estime: sincèrement attaché à ceux qui l'avaient conquise, s'il les faisait souffrir trop souvent par ses emportements et ses défauts de caractère, il leur revenait toujours et leur rendait finalement justice; il savait à merveille discerner les dévouements vrais et leur passait beaucoup. Au lieu d'imposer silence à Caulaincourt, il se bornait à lui dire: «Mais qu'est-ce qui vous prend? Et qui met votre fidélité en doute? Je sais bien que vous êtes un brave homme. Je n'ai fait qu'une plaisanterie. Vous êtes par trop susceptible. Vous savez bien que je vous estime. Dans ce moment vous déraisonnez: je ne répondrai plus à ce que vous dites.» La scène se prolongeant, il prit le parti d'y couper court en se retirant, passa et s'enferma dans son cabinet. Caulaincourt voulait l'y rejoindre et exiger son congé: il fallut que Duroc et Berthier le retinssent de force; il fallut ensuite de nombreux efforts pour que cet honnête homme exaspéré fît taire ses griefs et reprît ses fonctions, pour qu'il consentît à partager jusqu'au bout avec l'Empereur les épreuves et les dangers de la campagne, après avoir eu le courage plus rare de l'avertir loyalement et de lui montrer l'abîme.
Le message apporté par Balachof et la réponse de Napoléon furent les dernières communications échangées entre les alliés de Tilsit et d'Erfurt, divisés irrémédiablement. Aux avances comme aux menaces de Napoléon, Alexandre opposera désormais un mur de glace. Cette guerre à mort que son rival s'abstient de lui déclarer, c'est lui qui la veut; il s'est juré de la soutenir et d'y persévérer, quelles qu'en soient les péripéties. Pour se prémunir contre toute velléité décéder, il a prévu la défaite, l'occupation de ses villes, la dévastation de ses provinces; il s'est habitué à l'idée de sacrifier momentanément une moitié de son empire, pour sauver l'autre; il s'est soustrait à cette seconde guerre de Pologne que Napoléon lui proposait comme une courte passe d'armes, et voici la guerre de Russie qui commence, la guerre sans batailles, contre la nature et les espaces. Le 16 juillet, Napoléon dépassait Wilna; après avoir dépensé des trésors d'énergie à ravitailler et à réorganiser ses troupes, il les poussait maintenant vers la Dwina et le Dniéper, cherchant toujours à isoler et à envelopper l'une ou l'autre des armées russes, inventant des combinaisons multiples, ingénieuses, grandioses, dignes de lui en tout point et qui eussent assuré son triomphe, si l'extrême développement du théâtre des opérations n'eût permis à l'ennemi de se dégager sans cesse et de déconcerter la poursuite. Et Napoléon, devant cette résistance fuyante, irait plus loin, toujours plus loin, s'enfonçant dans l'infini, s'aventurant à travers le sombre et mystérieux empire, se dirigeant instinctivement vers le point de lumière qui brillait à l'horizon, au milieu d'universelles ténèbres, et qu'il fixait d'un regard halluciné. Ce qui l'entraîne à Moscou, sans qu'il ait décidé encore et irrévocablement de marcher sur cette capitale, c'est la fatalité à laquelle il obéit depuis le début de sa carrière, cette fatalité qu'il subit et qu'il crée en même temps, qui l'oblige à se surpasser constamment lui-même et qui ne lui permet de tenir les peuples dans l'obéissance qu'en les consternant par des prodiges sans cesse renouvelés et d'une splendeur croissante. Il subit aussi l'attirance de Moscou, la cité étrange et féerique, la cité de rêve, parce que cette conquête presque asiatique promet à son orgueil des jouissances inconnues et le tente comme le viol d'un monde nouveau. Enfin, il espère déterminer chez les Russes, par la prise de leur sanctuaire national, un ébranlement d'âme qui les jettera à ses pieds; plus la guerre avec eux lui apparaît difficile, pénible, hérissée d'épreuves et de dangers, plus il s'obstine à l'espoir de la terminer rapidement en la poussant à fond; il a dit à Caulaincourt: «Je signerai la paix dans Moscou.»