Soixante jours après, Napoléon était à Moscou. L'armée avait fourni sa carrière et tracé sur le sol russe un sanglant sillon. Les étapes de sa route avaient été marquées par des épreuves, des souffrances, des succès qui ne finissaient rien et de glorieuses déconvenues: les combats d'Ostrowno d'abord et de Witepsk, contre Barclay qui reculait à pas comptés, sans se laisser entamer; Mohilef, où Bagration n'avait pas été assez battu pour qu'il ne pût continuer sa marche circulaire et rejoindre la première armée; Smolensk, où l'infanterie russe s'était laissé hacher sur place et avait gardé ses rangs dans la mort; à Smolensk, une halte anxieuse, la constatation de pertes immenses, cent mille hommes manquant à l'appel, pris à l'armée par la maladie et la désertion; plus loin, l'affreuse mêlée de Valoutina; plus loin encore, la poursuite fiévreuse et décevante de la bataille décisive: le combat toujours offert, longtemps refusé, imposé enfin à Kutusof par le cri de ses troupes; Borodino alors, l'infernale bataille, dont la canonnade faisait trembler le sol à dix-huit verstes de distance [657] et qui avait couché sur le sol un nombre d'hommes égal à la population adulte d'une très grande ville. Au bout de ce carnage, Moscou nous était apparu, avec l'enchevêtrement de ses murailles blanches, avec ses dômes d'or, de vermillon ou d'azur et ses constellations de coupoles, avec ses palais, ses verdures, ses jardins, comme une grande oasis dans le désert des plaines vides. L'armée s'y était jetée, et aussitôt la proie s'était dérobée, s'était évanouie dans un nuage de feu. Maintenant, installé au Kremlin, Napoléon régnait sur des ruines: autour de lui, onze mille maisons brûlées: l'incendie continuant sourdement son oeuvre et rongeant ces restes; seules, les trois cent quarante églises debout, émergeant d'une mer de décombres; l'armée repue de pillage, gorgée d'inutiles richesses qu'elle avait disputées aux flammes, s'affaissant lourdement dans une pesanteur d'ivresse, sans oser regarder l'avenir; dans les campagnes environnantes, quatre mille châteaux ou villages saccagés; dans les bois, une population de deux cent mille âmes chassée de ses foyers et jetée à la vie sauvage; aux extrémités de l'horizon, des bandes de moujiks se levant furieuses, attaquant nos convois, égorgeant les soldats isolés ou les enterrant vifs, commençant la guerre à l'espagnole.

[Note 657: ] [ (retour) ] Joseph de Maistre, Correspondance, IV, 219.

Au milieu de cette désolation, Napoléon n'agissait plus et attendait. Il avait fait porter au Tsar quelques paroles de paix et attendait de jour en jour qu'Alexandre, par l'envoi d'un négociateur, s'avouât vaincu et rendît son épée. Il viendrait sans doute, ce parlementaire impatiemment désiré. Pourquoi ne viendrait-il pas? La chose était dans l'ordre, puisque les Russes avaient été vaincus partout, vaincus toujours; il en serait d'eux à la fin comme des Autrichiens, comme des Prussiens et de tant d'autres, avec lesquels tout s'était réglé par une bataille et la prise de leur capitale. La paix cependant tardait à venir, et Napoléon, étonné de l'incendie et des destructions systématiques, se demandait à quel peuple il avait affaire, quelle était cette race qui croyait accomplir oeuvre sainte en mettant elle-même le feu à ses villes. Par moments, il imaginait de très belles combinaisons de guerre, auxquelles la lassitude de ses lieutenants et de ses soldats l'obligeait de renoncer. Il songeait aussi à user d'expédients gigantesques et étranges, à se proclamer lui-même roi de Pologne, à ressusciter la principauté de Smolensk ou les républiques tatares, à tenter la noblesse russe par l'appât d'une constitution et le peuple par l'abolition du servage, à lancer la parole révolutionnaire qui appellerait à son secours une guerre sociale; n'arriverait-il pas à se donner prise morale sur la Russie, à découvrir la fissure de ce bloc et à le désagréger? Finalement, il ne s'arrêtait à rien, reconnaissait la chimère et le néant de ses conceptions diverses, se sentait réellement à bout d'inventions, à bout de facultés, à bout de génie, tombait alors à un désoeuvrement morne, cherchait à ne plus penser ou s'échappait de lui-même dans la fiction et lisait des romans. La nuit, il faisait poser près de sa fenêtre deux bougies allumées, afin que les soldats qui passeraient devant le palais, en voyant luire cette étoile, crussent qu'il prolongeait une ardente veillée et que sa pensée toujours active, toujours féconde, enfantait le salut [658].

[Note 658: ] [ (retour) ] Journal de Castellane, I, 161.

Alexandre s'était retiré à Pétersbourg, reconnaissant que sa présence à l'armée gênait la liberté des mouvements et ajoutait à la confusion. Il était revenu plein d'admiration pour ses soldats et mécontent de ses généraux, dégoûté de leurs rivalités, assourdi de leurs querelles, sentant que tout allait mal et pourtant résolu à ne pas se rendre, mais navré de l'infortune publique. Il vivait maintenant aux portes de sa capitale, à Kamennoï-Ostrof, dans sa modeste résidence d'été; on le rencontrait parfois dans les bois d'alentour, rêveur solitaire; il cherchait une source de force et d'espérance où rafraîchir sa fièvre; un jour, il demanda une Bible, ouvrit pour la première fois le livre de consolation, trouva des passages qui s'appliquaient à sa destinée et y puisa des secours [659]; son âme s'épurait au contact de l'adversité, grandissait avec son malheur.

[Note 659: ] [ (retour) ] Mémoires de la comtesse Edling, 77-78.

Jusqu'au bout, Kutusof avait continué à lui mentir, à mentir imperturbablement; après Borodino, le vieux généralissime avait lancé des bulletins de victoire, et voici qu'au lendemain de ce prétendu triomphe la nouvelle s'était répandue que Moscou était pris et brûlé.

De cette grande profanation, Alexandre avait ressenti encore plus de courroux que de chagrin, une colère violente et froide, un désir obstiné et une volonté de vengeance; il avait le sentiment d'une injure indélébile faite à lui-même, à son peuple, et que la destruction totale de l'ennemi suffirait seule à expier; aux yeux des Russes, avoir porté sur Moscou une main sacrilège, c'était avoir frappé leur mère. D'un bout à l'autre du pays, la secousse avait été profonde; mais que produirait cette commotion? Se tournerait-elle en sursaut d'énergie, en fureur de guerre? Déterminerait-elle, au contraire, la défaillance finale, l'effondrement des courages, qui ôterait au pouvoir tout moyen de continuer la lutte? C'était ce que nul ne savait dire. La société de Pétersbourg tenait un mauvais langage, récapitulait aigrement les fautes commises, accusait l'impéritie des généraux et faisait remonter plus haut les responsabilités. Le peuple restait muet, sombre, farouche, et la consternation des coeurs se lisait sur les visages. Puisqu'elle était tombée, la cité aimée de la Vierge et gardée des Anges, puisqu'«un homme était entré au Kremlin sans la permission de l'Empereur», était-ce donc que Dieu avait délaissé la Russie et maudit ses chefs? Pour la première fois, le peuple semblait douter du Tsar et douter de Dieu. Auprès d'Alexandre, on vivait dans la crainte et presque dans l'attente d'une catastrophe. On redoutait un complot de palais, un mouvement de la noblesse, une sédition populaire. Arrivait-il enfin l'événement que Napoléon avait prévu et annoncé, sur lequel il fondait tant d'espoir? Une révolution devant l'ennemi allait-elle désorganiser la résistance? La Russie allait-elle se livrer en se divisant?

La vie de cour continuait néanmoins, régulière et comme machinale: le cérémonial et l'étiquette n'abdiquaient pas leurs droits. Le 18 septembre, il fallut célébrer l'anniversaire du couronnement; l'usage voulait qu'à cette date l'Empereur et sa famille se montrassent en public et se rendissent solennellement à l'église métropolitaine, pour assister à un service d'action de grâces. Dans l'entourage du Tsar, on craignait beaucoup cette épreuve. À force d'instances, on obtint qu'il ne traverserait pas la ville à cheval, selon sa coutume, et qu'il irait à l'église dans la voiture des impératrices. La foule laissa passer le cortège sans le saluer de ses acclamations ordinaires; elle vit passer les chevaliers-gardes dans leurs beaux uniformes, les équipages de gala, les grands carrosses dorés aux panneaux de glace; elle put distinguer les décorations et les insignes, la parure des princesses et de leurs dames, les épaules nues, les coiffures à la grecque, les diadèmes de pierreries, tout cet appareil de luxe et d'élégance qui contrastait avec l'horreur des temps. Quand on fut près de l'église, les augustes personnages mirent pied à terre, avec leur suite, et gravirent le perron entre deux haies de peuple qui les touchait presque et les frôlait. Pas un cri, pas un murmure ne sortit de ces masses: le silence était si profond que l'on entendait distinctement sonner les éperons, que l'on percevait le bruissement des longues jupes de soie traînant sur les degrés de marbre. La cérémonie religieuse s'accomplit; le cortège retourna au palais dans le même ordre, au milieu toujours d'un tragique silence, et chacun se félicita que cette journée fût passée [660].