[Note 660: ] [ (retour) ] Mémoires de la comtesse Edling, 79-80.

Près d'un mois s'écoula ensuite; l'Empereur avait reçu de meilleures nouvelles, des avis réconfortants sur le moral de ses troupes, sur leur obstination à se défendre, sur le dénuement des Français, et il s'affermissait encore plus dans la résolution de ne prêter l'oreille à aucune proposition de paix. Mais l'attitude de la population restait troublante, énigmatique, insondable: personne n'arrivait à lire dans ces âmes obscures; chacun ignorait ce qui se passait dans ces profondeurs. Et les jours d'attente, en s'accumulant, ajoutaient l'un après l'autre à l'angoisse immense qui pesait sur la ville. Soudain, au milieu d'un de ces jours, dans cette atmosphère de plomb, un coup de canon partit de la forteresse de Saint-Pierre et de Saint-Paul, de la forteresse qui lève à l'extrémité de Pétersbourg sa masse lourde et lance vers le ciel, comme un mince jet de lumière, sa longue aiguille d'or; un coup, puis deux, puis trois, des détonations se succédant à intervalles réguliers, une salve enfin, salve d'allégresse, orgueilleuse et triomphale, soulageant les coeurs; Moscou était libre, et l'armée française battait en retraite.

En ces jours, la Russie avait vaincu Napoléon. Victoire sans combat! Autour de Moscou, les hostilités étaient suspendues; il y avait trêve convenue sur certains points, armistice tacite sur d'autres. Les avant-postes se rapprochaient et causaient: Murat, toujours empanaché, paradait tranquillement en face des Russes, et lorsqu'un Cosaque le visait sournoisement et s'apprêtait à faire feu, un sous-officier relevait l'arme et défendait de tuer le héros. La lutte était entre deux forces morales: le prestige de Napoléon, qui pouvait lui livrer la Russie matériellement vaincue, et d'autre part la foi des Russes en la justice de leur cause, en l'immensité de leurs ressources, en l'assistance providentielle, cette religion de la patrie qui se confondait en eux avec le sentiment chrétien et leur interdisait malgré tout de désespérer. De ces deux forces, la plus noble, la plus sainte, avait fini par l'emporter sur l'autre. Un moment ébranlée et vacillante, l'âme de la Russie s'était pourtant ressaisie et surmontée: la grande épreuve l'avait fait chanceler sans l'abattre. Atteinte dans ses biens, dans ses terres, dans ses châteaux, la noblesse n'avait pas bougé; aucune voix ne s'était élevée de ses rangs pour exiger, pour imposer la paix. Le peuple avait refoulé ses doutes et refréné sa douleur; il avait compris la pensée de résistance et de salut dont s'inspirait l'Empereur, et s'y était instinctivement associé: avec une résignation morne, il s'était serré autour du maître, autour du père; entre eux, il y avait eu communion d'âme en ces heures solennelles, communion dans le deuil et la prière, renouvellement tacite du pacte qui les liait l'un à l'autre. Et chacun, tristement, stoïquement, avait gardé son poste et fait son devoir; frappée et meurtrie, la Russie était restée debout, compacte, indivisible, inébranlablement forte de foi et d'obéissance. Et comme notre armée était au bout de son élan, comme elle ne pouvait aller plus loin, comme l'hiver accourait au secours de l'ennemi, il avait fallu rétrograder. Napoléon s'y était décidé trop tard; il essayait maintenant de ruser avec la fortune, se flattait de maintenir une garnison au Kremlin et d'hiverner sur des positions qui le laisseraient en contact avec sa conquête, d'opérer moins une retraite qu'une manoeuvre. Il cherchait à se tromper lui-même et à tromper les autres, écrivait galamment à Marie-Louise qu'il quittait Moscou à seule fin de se rapprocher d'elle [661], mettait dans ses bulletins que Moscou ne valait pas la peine d'être conservé, n'étant qu'un cadavre. Pour affirmer une victoire qui n'existait plus, il ramassa hâtivement des trophées, spolia les églises, dévasta le Kremlin, et l'armée lourde de rapines, traînant à sa suite quinze mille voitures, traînant dans ses rangs une tourbe de malheureux et de vagabonds, charriant toutes ces scories, s'écoula par les portes de Moscou comme un fleuve impur.

[Note 661: ] [ (retour) ] Lettre interceptée par les Russes; archives de Saint-Pétersbourg.

L'hiver transforma ce revers en désastre. Napoléon allait d'instinct vers le sud, vers les provinces méridionales, vers les pays de chaleur et d'abondance; près de Malo-Jaroslawetz, Kutusof lui barra la route; il y eut une bataille meurtrière, et l'armée épuisée ne se crut plus la force d'emporter l'obstacle. Elle retomba sur elle-même, pivota lourdement et, entraînant désormais l'Empereur plutôt qu'elle ne lui obéissait, s'en revint droit devant elle, par la route déjà parcourue et dévastée, par le chemin de misère, où l'on ne retrouverait que des ruines et les morts des combats précédents. On repassa près de la Moskowa, on revit les morts de la grande bataille, dépouillés et nus, couvrant les collines à perte de vue et moutonnant au loin comme d'immenses troupeaux blancs [662]. Les jours d'après, les blessés, les éclopés, qui ne peuvent plus suivre, s'égrènent sur la route par milliers, expirent à côté des prisonniers russes que le contingent portugais assassine, pour n'avoir pas à les garder et à les nourrir: des cadavres partout, de toute race et de toute provenance, «frais ou vieux [663]», une mer de cadavres montant autour de l'armée, et celle-ci, quelque habituée qu'elle soit au spectacle de la mort, s'impressionne pourtant et s'émeut. Soudain, l'hiver arrive, la gelée survient; le ciel s'abaisse, s'écroule en torrents de neige, et la grande débâcle commence. Les chevaux s'abattent sur le sol glissant: il faut les sacrifier, faire sauter les caissons, abandonner les voitures, abandonner les pièces; plus de cavalerie, à peine d'artillerie, les vivres rares, la faim s'ajoutant au froid, et la souffrance physique, horrible et lancinante, fondant les coeurs et dissolvant les énergies, suspendant le sentiment du devoir, rejetant l'homme à la barbarie primitive, à l'instinct animal, à l'appel de la nature, à l'unique préoccupation de manger et de moins souffrir. L'indiscipline, le désordre progressent rapidement; les corps s'effritent, les divisions se disloquent, les régiments s'émiettent; aucune heure ne s'écoule sans qu'un bataillon, une compagnie, une batterie, perde sa cohésion et tombe au chaos, à l'affreux chaos de traînards et d'isolés qui remplace peu à peu l'armée. L'ennemi reparaît et nous presse; en tête, en queue, de tous les côtés à la fois, des hourras de Cosaques; leur cri d'abord, si lugubre et si sourd qu'il se distingue à peine du sifflement de la brise à travers les sapins [664], et tout de suite le galop enragé de leurs bêtes, l'assaut des lances; des adversaires se jetant sur nous en furieux, sentant que la fortune leur revient et hurlant la revanche, et déjà l'espoir de la revanche totale, de la poursuite à fond et jusqu'au bout, s'allumant dans les coeurs russes, et des officiers venant caracoler autour de nos bandes et décharger sur elles leurs pistolets, en criant: Paris, Paris [665]! L'armée de Kutusof s'allonge sur le flanc de la colonne, l'effleure continuellement, la frappe, la brise en tronçons qui se rejoignent tour à tour et se séparent. Chaque jour est marqué par un malheur: c'est le corps d'Eugène assailli sur le Vop et mis en pièces, Davout coupé d'abord à Viasma, coupé ensuite à Krasnoé, l'Empereur et la Garde obligés de rebrousser chemin pour le dégager, Ney enveloppé d'ennemis, cerné, sommé, perdu, et tout à coup s'échappant par un prodige d'énergie plus qu'humaine. Puis, tous les mécomptes, toutes les malechances: les magasins de Smolensk moins pourvus qu'on l'avait cru, ceux de Minsk surpris par l'ennemi, la ligne de la Dwina perdue par Saint-Cyr, Oudinot et Victor tardant à rejoindre, la circonspection des Autrichiens faisant pressentir les trahisons prochaines; et toujours croissent, à chaque reprise de marche, à chaque pas, à chaque minute, les hideurs de la retraite. Au sortir de Smolensk, on n'est plus que trente-sept mille combattants à peine: la fière colonne de quatre cent cinquante mille soldats qui s'est enfoncée en Russie n'est plus qu'un mince filet d'hommes coulant sur la neige, marquant sa route par une longue traînée de sang, par des débris sans nom, tandis qu'autour d'elle des multitudes désarmées vont mourir dans les bois, mourir sous les lances, ou peupler les espaces lointains de colonies d'esclaves.

[Note 662: ] [ (retour) ] Souvenirs d'un officier polonais, 306.

[Note 663: ] [ (retour) ] Journal de Castellane, I, 180.

[Note 664: ] [ (retour) ] Souvenirs manuscrits du général Lyautey.

[Note 665: ] [ (retour) ] Id.

Sur ce qui reste de nous, le cercle de fer se rétrécit enfin et se ferme. Devant nous, la Bérésina charrie des glaçons qui la rendent à peu près infranchissable; par derrière, Kutusof nous talonne; sur la droite, Wittgenstein se rapproche; à gauche surgissent Tchitchagof et ses divisions, l'armée de Moldavie, rendue à la Russie par la paix de Bucharest. Est-ce la fin de tout, le désastre irrémédiable et complet? Les Russes se croient sûrs de tout prendre; les généraux ont donné à leurs troupes le signalement de l'Empereur, afin que les Cosaques ne le tuent point, s'ils le capturent, et que la Russie puisse s'enorgueillir de cette proie [666]. Cependant, une inspiration de l'Empereur prépare le salut; un sublime effort de courage l'accomplit; soixante-douze heures de travail à travers les glaces mouvantes assurent et maintiennent une communication entre les deux rives; l'armée passe au prix d'une double bataille contre Tchitchagof et Wittgenstein, au prix d'une lutte plus atroce contre les parties détachées d'elle-même, contre l'amas des traînards, et s'ouvre un chemin à travers une boue faite de membres humains.