[Note 666: ] [ (retour) ] Voici ce signalement: «La taille épaisse et ramassée, les cheveux noirs, plats et courts, la barbe noire et forte, rasée jusqu'au-dessus de l'oreille, les sourcils bien arqués, mais froncés sur le nez, le regard atrabilaire ou fougueux, le nez aquilin avec des traces continuelles de tabac, le menton très saillant; toujours en petit uniforme sans appareil et le plus souvent enveloppé d'un petit surtout gris pour n'être point remarqué, et sans cesse accompagné d'un mamelouk.» Ordre du jour du 12 octobre 1812; archives des affaires étrangères, Russie, 154. Archives nationales, AF, IV, 1643. Tatistchef, 612. Henry Houssaye, 1814, 86-110. Id., 88. Sur le caractère d'absolue authenticité des copies à nous remises, voy. l'étude que nous avons publiée dans la Revue bleue, 30 mars 1895. Pour tous les événements ou incidents auxquels il est fait allusion dans les lettres, voy. le t. Ier et les trois premiers chapitres du t. II. Ce paragraphe et le suivant, communiqués par ordre en copie au cabinet de Saint-Pétersbourg et conservés dans ses archives, ont été publiés par M. Tatistchef, Alexandre Ier et Napoléon, 309-311. Sur cette velléité de négociation avec l'Angleterre, voy. le récent volume de Martens, Traités de la Russie, XI, 150-51. Il s'agit d'un ouvrage paru en Russie et que Caulaincourt s'était procuré.

À Smorgoni, l'Empereur désespère d'elle et la quitte, craignant que l'Allemagne ne lui barre la route et que la France ne lui échappe. Après son départ, le Nord frappe les derniers coups, les grands coups; la température tombe à vingt-quatre degrés Réaumur, à vingt-cinq, à vingt-sept; la souffrance atteint ses dernières limites, une intensité telle que l'impression en est venue directement jusqu'à nous, aiguë et perçante, à travers trois générations, et retentit encore au plus intime de notre être. Les mains brûlées par le froid ne peuvent plus tenir les fusils, les doigts se détachent, les membres tombent en pourriture, l'armée n'est plus qu'une plaie, affreuse à voir. Les troupes de renfort envoyées pour la recueillir subissent tout de suite la contagion du désordre; la défaite les aspire et le chaos les absorbe. Wilna nous ouvre enfin un refuge, et l'informe cohue s'y engouffre; elle n'y trouve que dénuement, incurie, hostilité, des toits pourtant, des abris où les soldats se précipitent comme un bétail pourchassé et s'endorment d'un sommeil de brutes. Le lendemain, l'ennemi survient; ses masses se montrent; ses boulets pleuvent, il faut partir ou mourir. Les moins invalides partent, les autres restent, voués au massacre; les Juifs de Wilna, qui nous détestent par crainte de la conscription, sont là pour devancer l'oeuvre des Cosaques, et cette engeance achève à coups de botte les vainqueurs de l'Europe. Après l'entrée des Russes, il faudra brûler vingt-cinq mille cadavres entassés dans ce lieu d'horreur et de pestilence, pire que l'enfer de la Bérésina. Au delà de Wilna, une muraille de verglas arrête les débris de la colonne française, une montée aux rampes glissantes que l'artillerie n'arrive pas à gravir; elle s'élève un peu, retombe, s'efforce en vain et finalement renonce; les dernières pièces sont abandonnées, les dernières voitures livrées et brisées; les fourgons éventrés répandent leur contenu; fuyards et Cosaques pillent pêle-mêle le trésor de l'armée. Un peu d'infanterie pourtant a passé et se traîne encore. Devant Kowno, les maréchaux reviennent à leur métier d'origine: Ney se refait troupier, prend un fusil et brûle les dernières cartouches, sans empêcher la dissolution finale. C'en est fait: trois cent trente mille hommes sont morts ou prisonniers, quelques milliers repassent le Niémen sur la glace, isolément ou par bandes, sans armes, sans uniformes, couverts de loques étranges, lamentables tout à la fois et grotesques. Et tout s'est consommé en six semaines, si longues, si cruelles à passer, qu'elles semblent enfermer en l'espace de cinquante jours une éternité de douleurs. Berthier écrit à l'Empereur: «Il n'y a plus d'armée.» Il se trompait pourtant et se contredisait dans une autre lettre: il écrivait en effet qu'autour des aigles toujours debout et dressées, de très petits groupes d'officiers et de sous-officiers, égalisés par le malheur, se serraient encore: ils allèrent ainsi jusqu'au bout de la retraite, invincibles à la souffrance, plus forts que la nature, mettant dans le désert de neige un rayonnement d'héroïsme et faisant survivre, au milieu de la décomposition totale de ce qui avait été notre force matérielle, l'âme de la Grande Armée.

Autour de ces glorieux restes, Napoléon refit une armée, marcha à sa tête contre l'ennemi qui avait envahi l'Allemagne et soulevé la Prusse, vainquit à Lutzen, vainquit à Bautzen. Après ces épuisants succès, il y eut à Dresde et à Prague un combat de diplomatie, où les alliés parlèrent de paix sans intention de la conclure, où Metternich s'engagea pour dissiper les scrupules de son maître et prouver l'intransigeance de l'Empereur, où celui-ci donna raison à ses ennemis en refusant de faire à temps des concessions qui n'eussent coûté qu'à son orgueil. Entre Alexandre et lui, il reconnaissait que la fortune avait jugé; il consentait à payer au Tsar l'enjeu de la lutte et lui offrit des concessions; il n'en voulut pas accordera la Prusse, qui l'avait trahi; à l'Autriche, qui spéculait sur ses malheurs. Il s'obstina aveuglément dans l'espoir de diviser ses ennemis, d'apaiser, de ressaisir peut-être Alexandre et d'épouvanter l'Autriche. Lorsque les événements l'eurent désabusé de son erreur et plié à un ensemble de sacrifices, il était trop tard: l'Europe tout entière s'était coalisée pour l'abattre et se levait furieuse; elle fut vaincue par lui d'abord et battit ses lieutenants, le resserra peu à peu, l'étreignit et finalement l'accabla sous le nombre.

Alexandre poussa jusqu'au bout sa vengeance; il s'acharna sur le colosse élevé naguère au plus haut des nues et subitement précipité. Après la prise de Moscou, on lui avait prêté ces mots: «Plus de paix avec Napoléon: nous ne pouvons plus régner ensemble; lui ou moi; moi ou lui.» Il se tint parole. Se proclamant à tout propos ami de l'humanité et de la civilisation, il crut servir l'une et l'autre en assouvissant ses rancunes; jamais monarque ne fit avec plus de sensibilité une guerre plus haineuse. Après les conférences de Prague, c'est lui qui vient en Bohême trouver l'empereur d'Autriche, qui le conjure de repousser les concessions tardives de Napoléon et de rompre, qui lui arrache l'irrévocable signature et l'entraîne dans la mêlée. Après Leipzick, quand l'Europe victorieuse reflue sur la France et entame nos frontières, il personnifie contre Napoléon la politique de guerre à outrance, l'esprit d'extermination. Au congrès de Châtillon, le recul de la France dans ses anciennes limites, l'humiliation de l'Empereur ne lui suffisent pas: il fait rompre les pourparlers au bout de six jours; s'il consent à reprendre un débat illusoire, c'est que Champaubert et Montmirail ont jeté le trouble parmi ses alliés et les font douter de leur fortune. Dès qu'il le peut, il ranime leur confiance; il se fait l'âme, l'énergie, l'audace de la coalition; ses actes, son langage laissent à tout instant percer le désir de ne plus traiter avec Napoléon et de le détrôner, de lui ravir la France, après lui avoir enlevé l'Europe. Ce qu'il veut surtout, c'est de venger Moscou dans Paris; il veut à son tour entrer dans la capitale ennemie, s'y montrer dans sa gloire et sa magnanimité; sa vengeance sera de conquérir Paris et de lui pardonner. Au moment le plus critique de la campagne, il fait décider le coup droit, la marche sur l'insolente et merveilleuse cité, détestée de l'Europe presque autant que Napoléon, maudite tout à la fois et désirée.

Paris occupé, l'Empereur abattu, Alexandre se retrouva des sentiments de modération et de clémence; son instinct politique, que ses passions n'obscurcissaient plus, lui fit comprendre qu'il fallait une France à l'Europe et surtout à la Russie. Il prit à tâche de l'apaiser et de la consoler; en 1815, il lui épargna de trop cruelles mutilations, des démembrements trop profonds, et mit à nous rendre cet éminent service un tact discret qui en augmentait le prix. Sachons-lui gré de n'avoir pas fait supporter à la France les conséquences ultimes de sa lutte contre Napoléon, de ce duel à mort issu de l'alliance.

Quatre-vingts ans ont passé sur ces scènes; il est possible, croyons-nous, d'en dégager impartialement la leçon. Celle que nous avons inscrite au frontispice de notre oeuvre nous paraît ressortir avec éclat des événements, tels que nous les avons longuement observés et scrutés. L'alliance, avons-nous dit, portait en soi un germe de mort, le principe de sa destruction, parce que c'était une alliance pour la guerre et la conquête, une association spoliatrice et dévorante, et que ces pactes ne se concluent jamais sans arrière-pensées respectives, sans méfiances réciproques, d'où renaissent à coup sûr les rivalités et les haines. En effet, à Tilsit, nous avons vu Napoléon réveiller et stimuler les ambitions territoriales d'Alexandre, en se promettant de ne les satisfaire qu'à doses strictement mesurées. Lui-même, assuré de la Russie, se crut libre désormais de tout entreprendre, de bouleverser le monde, de saisir, de courber violemment et d'assujettir les États réfractaires à son système. Il ne paraît pas que le nom de l'Espagne ait été prononcé dans l'entrevue du Niémen; il n'en est pas moins vrai que l'entreprise d'Espagne, cause première et génératrice de tous nos malheurs, se trouvait en puissance dans le pacte de Tilsit. À mesure que Napoléon multiplia et étendit ses prises, il sentit la nécessité d'accorder aux cupidités de son allié, au lieu d'espérances illimitées et vagues, de plus substantiels aliments. Il vendit aux Russes la Finlande contre l'Espagne; plus tard, pour se prémunir contre les conséquences de la guerre d'Espagne, il livra au Tsar les Principautés; il acheta, avec un morceau de l'Orient, une promesse de concours contre les révoltes de l'Autriche. Mais déjà la confiance d'Alexandre s'était retirée de lui; à son tour, le Tsar voulait recevoir sans s'acquitter: il accepta le marché d'Erfurt et n'en remplit pas les conditions. Continuant à prendre aux dépens de la Turquie, il ne nous prêta contre l'Autriche qu'une aide mensongère, et cette campagne de 1809, survenue malgré l'Empereur et pourtant par sa faute, aboutit à de nouveaux partages, à de nouveaux démembrements, d'où les défiances sortirent exaspérées et inapaisables. Mal secouru par Alexandre, Napoléon dut se réserver contre lui des sûretés, disproportionner les lots, récompenser le dévouement des Polonais au détriment de la Russie; dès ce jour, l'alliance fut blessée à mort. Napoléon tenta quelques efforts pour lui rendre la vie; Alexandre en fit pour éviter la guerre; l'un et l'autre ne pouvaient qu'échouer dans cette tâche. Leur tort ne fut pas de se déclarer la guerre; ce fut de s'être mis dans une situation où elle devait inévitablement éclater entre eux. Ils s'étaient condamnés à se disputer l'empire du jour où ils avaient essayé de se le partager, et les résultats de leur lutte, fatale à Napoléon et à la France, furent de sauver et de grandir l'Angleterre, de relever la Prusse, c'est-à-dire de préparer à la Russie de redoutables adversaires, sans la faire avancer d'un pas vers les fins normales de sa politique.

Dans le demi-siècle qui suivit, il y eut entre la France et la Russie des tentatives de rapprochement, entrecoupées d'arrêts et de reculs; à plusieurs reprises, on s'aima et l'on crut s'entendre; les déceptions éprouvées, en ne lassant pas les bonnes volontés, ne firent que mieux prouver la force de l'impulsion qui ramenait les deux États l'un vers l'autre. Cependant, il a fallu que la Révolution française produisît en Europe ses suprêmes effets, il a fallu que la France et la Russie subissent jusqu'au bout l'une et l'autre, quoique à des degrés bien inégaux, les conséquences de leurs fautes, pour que le parallélisme des intérêts apparût évident, manifeste, indéniable, pour que le sentiment de cette solidarité s'imprimât des deux parts au plus profond de la conscience nationale, se traduisit en un élan d'amour et fît succéder à l'accord éphémère des souverains, tel qu'il avait existé en 1807 et 1808, le pacte des peuples. En même temps, les conditions rationnelles de l'entente se dégageaient pour la première fois aux yeux des gouvernants. Ils ont compris sans doute qu'en dehors d'une parfaite réciprocité d'engagements modérateurs, tout serait illusion et péril. Dans l'accord ainsi constitué, l'observateur qui ne cède pas aux entraînements de son coeur et garde son sang-froid au milieu des cris de la multitude, reconnaît à la fois un bonheur immense pour les deux patries et un sacrifice; pour l'une et pour l'autre, une garantie bienheureuse de sécurité et de dignité; l'ajournement aussi d'ambitions traditionnelles et d'indestructibles espérances; un sacrifice fait en commun à la paix et à l'humanité. Fondée et affermie sur ces bases, l'alliance pourrait s'approprier pour devise ces mots fiers: «Je maintiendrai.» Après avoir restauré l'équilibre de l'Europe, renouvelé désormais et simplifié, elle est là pour le maintenir; elle maintient le régime existant sans en méconnaître les imperfections et les dangers; elle maintient les situations gardées ou prises; elle maintient jusqu'aux injustices du passé pour en prévenir de plus grandes. Conservatrice et défensive, elle n'agira et ne peut agir que pour refréner les ambitions perturbatrices, assurer la pondération des forces et substituer à toute visée conquérante d'équitables partages d'influence; c'est sa raison d'être, sa grandeur et sa limite.

APPENDICE