I
Correspondance inédite de Napoléon Ier avec le général de Caulaincourt, duc de Vicence (1808-1809).
Dans le premier volume, nous avons constaté que les nombreuses lettres écrites par Napoléon au général de Caulaincourt, duc de Vicence, pendant l'ambassade de ce dernier en Russie, manquent dans la Correspondance imprimée et dans les manuscrits conservés aux archives nationales. Nous avons ajouté que les très volumineuses réponses de l'ambassadeur nous avaient permis de reconstituer, non le texte, mais le sens de ces instructions. Depuis lors, les lettres elles-mêmes, sous forme de copies pleinement authentiques, ont été retrouvées dans les papiers laissés par le comte de La Ferronnays, ambassadeur de France en Russie sous la Restauration. M. le marquis de Chabrillan, possesseur de ces papiers, et M. le marquis Costa de Beauregard, qui en a opéré le dépouillement, nous ont gracieusement autorisé à publier cette précieuse série de lettres: elles forment le complément naturel de notre ouvrage et comblent la plus importante des lacunes signalées dans la Correspondance de Napoléon Ier, telle qu'elle a été publiée sous le second empire.
Paris, le 2 février 1808».
M. le général Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres. La dernière à laquelle je réponds est du 13 janvier. Vous trouverez ci-joint une lettre pour l'empereur Alexandre. Je ne doute pas que M. de Tolstoï n'écrive bien des bêtises. C'est un homme qui est froid et réservé devant moi, mais qui, comme la plupart des militaires, a l'habitude de parler longuement sur ces matières, ce qui est un mauvais genre de conversation. Il y a plusieurs jours qu'à une chasse à Saint-Germain, étant en voiture avec le maréchal Ney, ils se prirent de propos et se firent même des défis. On a remarqué trois choses échappées à M. de Tolstoï dans cette conversation: la première, que nous aurions la guerre avant peu; la deuxième, que l'empereur Alexandre étoit trop faible et que si lui Tolstoï étoit quinze jours empereur, les choses prendroient une autre direction; enfin que, si l'on devoit partager l'Europe, il faudroit que la droite de la Russie fût à l'Elbe et la gauche à Venise. Je vous laisse à penser ce qu'a pu répondre à cela le maréchal Ney, qui ne sait pas plus ce qui se passe et est aussi ignorant de mes projets que le dernier tambour de l'armée. Quant à la guerre, il a dit à M. de Tolstoï que si on la faisoit bientôt, il en étoit enchanté, qu'ils avoient toujours été battus, qu'il s'ennuyoit à Paris à ne rien faire, que quant à la prétention d'avoir la droite à l'Elbe et la gauche à Venise, nous étions loin de compte; que son opinion à lui au contraire étoit de la rejeter derrière le Dniester. Le prince Borghèse et le prince de Saxe-Cobourg étoient dans cette même voiture: vous pouvez juger de l'effet que peuvent produire des discussions aussi ridicules. Tolstoï a tenu de pareils propos à Savary et à d'autres individus. Il a dit à Savary: «Vous avez perdu la tête à Saint-Pétersbourg; au lieu des déserts de la Moldavie et de la Valachie, c'est vers la Prusse qu'il faut porter vos regards.» Savary lui a répondu ce qu'il avoit à lui répondre. Je fais semblant d'ignorer tout cela. Je traite très bien Tolstoï, mais je ne lui parle pas d'affaires; il n'y entend rien et n'y est pas propre. Tolstoï est en un mot un général de division qui n'a jamais approché de la direction des affaires et qui critique à tort et à travers. Selon lui, l'Empereur a mal dirigé les affaires de la guerre: il falloit faire ceci, il falloit faire cela, etc., etc. Mais quand on lui répond: «Dites donc les ministres», il répond que les ministres n'ont jamais tort en rien, puisque l'Empereur les prend où il veut; que c'est à lui à les bien choisir. Ne faites aucun usage de ces détails. Ce seroit alarmer la cour de Saint-Pétersbourg et ne pourroit que produire un mauvais effet. Je ne veux pas dégoûter ce bon maréchal (sic) Tolstoï, qui paraît si attaché à son maître. Je n'ai voulu vous instruire de tout cela que pour votre gouverne; mais le fait est que la Russie est mal servie. Tolstoï n'est pas propre à son métier, qu'il ne sait pas et qui ne lui plaît pas. Il paraît cependant personnellement attaché à l'Empereur, mais les jeunes gens de sa légation le sont beaucoup moins; ils s'expriment d'ailleurs même en secret de la manière la plus convenable sur ma personne; ce pays n'est choqué que de celle dont ils parlent de leur gouvernement et de leur maître.
Aussitôt que j'ai reçu votre lettre du 13, j'ai envoyé un aide de camp à Copenhague et j'ai fait donner l'ordre à Bernadotte de faire passer en Scanie 14,000 Français et Hollandais. M. de Dreyer en a écrit à sa Cour de son côté et goûte fort cette idée.
Dites bien à l'Empereur que je veux tout ce qu'il veut; que mon système est attaché au sien irrévocablement; que nous ne pouvons pas nous rencontrer parce que le monde est assez grand pour nous deux; que je ne le presse point d'évacuer la Moldavie ni la Valachie; qu'il ne me presse point d'évacuer la Prusse; que la nouvelle de l'évacuation de la Prusse avoit causé à Londres une vive joye, ce qui prouvoit assez qu'elle ne peut que nous être funeste.
Dites à Romanzoff et à l'Empereur que je ne suis pas loin de penser à une expédition dans les Indes, au partage de l'Empire ottoman, et à faire marcher à cet effet une armée de 20 à 25,000 Russes, de 8 à 10,000 Autrichiens et de 35 à 40,000 Français en Asie et de là dans l'Inde; que rien n'est facile comme cette opération; qu'il est certain qu'avant que cette armée soit sur l'Euphrate la terreur sera en Angleterre; que je sais bien que, pour arriver à ce résultat, il faut partager l'Empire turc; mais que cela demande que j'aye une entrevue avec l'Empereur; que je ne pourrois pas d'ailleurs m'en ouvrir à M. de Tolstoï, qui n'a pas de pouvoirs de sa Cour et ne paroît pas même être de cet avis. Ouvrez-vous là-dessus à Romanzoff; parcourez avec lui la carte et fournissez-moi vos renseignemens et vos idées communs. Une entrevue avec l'Empereur déciderait sur-le-champ la question; mais si elle ne peut avoir lieu, il faudroit que Romanzoff, après avoir rédigé vos idées, m'envoyât un homme bien décidé pour ce parti avec lequel je puisse bien m'entendre; il est impossible de parler de ces choses à Tolstoï.--Quant à la Suède, je verrois sans difficulté que l'empereur Alexandre s'en emparât, même de Stockholm. Il faut même l'engager à le faire, afin de faire rendre au Danemark sa flotte et ses colonies. Jamais la Russie n'aura une pareille occasion de placer Pétersbourg au centre et de se défaire du cet ennemi géographique. Vous ferez comprendre à Romanzoff qu'en parlant ainsi je ne suis pas animé par une politique timide, mais par le seul désir de donner la paix au monde en étendant la prépondérance des deux États; que la nation russe a sans aucun doute besoin de mouvement; que je ne me refuse à rien, mais qu'il faut s'entendre sur tout. J'ai levé une conscription parce que j'ai besoin d'être fort partout. J'ai fait porter mon armée en Dalmatie à 40,000 hommes; des régiments sont en marche pour porter celle de Corfou à 15,000 hommes. Tout cela, joint aux forces que j'ai en Portugal, m'a obligé à lever une nouvelle armée; que je verrai avec plaisir les accroissemens que prendra la Russie et les levées qu'elle fera; que je ne suis jaloux de rien; que je seconderai la Russie de tous mes moyens. Si l'empereur Alexandre peut venir à Paris, il me fera grand plaisir. S'il ne peut venir qu'à moitié chemin, mettez le compas sur la carte, et prenez le milieu entre Pétersbourg et Paris. Vous n'avez pas besoin d'attendre une réponse pour prendre cet engagement; bien certainement je serai au lieu du rendez-vous quand il le faudra. Si cette entrevue ne peut avoir lieu d'aucune manière, que Romanzoff et vous rédigiez vos idées après les avoir bien pesées; qu'on m'envoye un homme dans l'opinion de Romanzoff. Faites-lui voir comment l'Angleterre agit, qu'elle prend de toute main. Le Portugal est son allié: elle lui prend Madère. C'est donc avec de l'énergie et de la décision que nous porterons au plus haut point la grandeur de nos Empires, que la Russie contentera ses sujets et assoira la prospérité de sa nation. C'est le principal; qu'importe le reste?
L'Empereur est mal servi ici. Les deux vaisseaux russes qui sont à Porto-Ferrajo depuis quatre mois ne veulent pas sortir de ce misérable port, où ils dépérissent, au lieu d'aller à Toulon, où ils auroient abondamment de tout. Les vaisseaux russes qui sont à Trieste, qui pourroient être utiles à la cause commune, y sont inutiles; et je ne réponds pas que, si les Anglais assiégeoient Lisbonne, Siniavin ne concourût pas à sa défense et finît par se laisser prendre par eux. Il faut que le ministère donne des ordres positifs à ces escadres et leur dise si elles sont en paix ou en guerre. Ce mezzo termine ne produit rien et est indigne d'une grande puissance. Sur ce, je prie Dieu, etc.
P. S.--Le Moniteur vous fera connoître les dernières nouvelles d'Angleterre si vous ne les avez pas.