Paris, le 6 février.
M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit par le sieur d'Arberg le 2 février. Le 5, ayant été chasser à Saint-Germain, j'ai fait inviter M. de Tolstoï et j'ai causé fort longtems avec lui. Il m'a parlé des notes du Moniteur, de la crainte que nous n'évacuions pas la Prusse, et m'a laissé voir des choses ridicules. M. Dreyer, ministre de Danemark, qui cause fréquemment avec lui, a écrit dans ce sens à sa cour. Cet homme a des idées déréglées de la puissance anglaise; il prétend qu'on ne peut rien faire en Finlande, rien faire en Scanie: quand cela seroit, pourquoi le dire? J'ai trouvé dans sa conversation de la loyauté, mais peu de vues, et une seule pensée: la peur de la France. Je lui ai observé que tous les propos de sa légation avoient pour résultat de décréditer l'empereur Alexandre et d'alarmer le pays, que pour l'évacuation de la Prusse, nous n'en étions pas avec l'Empereur à nous faire des conditions sine quâ non; qu'il falloit marcher avec le tems; que les affaires d'Autriche n'étoient terminées que depuis quinze jours par l'évacuation de Braunau; que le traité de Tilsit ne fixoit pas l'époque où seroit évacuée la Prusse, pas plus que l'époque de l'évacuation de la Moldavie et de la Valachie; que mon premier but étoit de marcher avec la Russie; qu'il ne falloit pas paraître frappé par la peur de la France ni se méfier de ses intentions.
Paris, le 17 février.
M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 29 janvier. M. de Champagny m'a mis sous les yeux vos dépêches. Vous trouverez ci-jointe une lettre interceptée de M. de Dreyer qui vous fera connoître le mauvais esprit de Tolstoï. Quand je reçus vos lettres, j'écrivis comme je vous l'ai mandé à Bernadotte de faire passer 12,000 hommes en Scanie, et voilà Tolstoï qui est venu à la traverse et a donné des inquiétudes à Dreyer. Vous remarquerez que la lettre de Dreyer est du 12, ce qui prouve que sa conversation avec Tolstoï est du 12, et cependant, la conversation que j'ai eue avec Tolstoï à Saint-Germain est du 5, conversation à la suite de laquelle il a écrit et qui paraissoit avoir dissipé ses craintes. Vous ne ferez usage de la lettre de Dreyer qu'autant que vous le jugerez convenable; Tolstoï est peu disposé pour Romanzoff. Si on ne le rappelle pas, ce qui est important, c'est que l'Empereur lui écrive ou lui fasse écrire. Je suppose que je ne tarderai pas à recevoir de vous une nouvelle lettre, mon courrier devant arriver peu de jours après le départ du vôtre. Je désire fort savoir ce que l'on pense de la réponse du Moniteur à la déclaration angloise. On ne doit avoir aucune inquiétude sur l'escadre russe; mais il est convenable qu'on lui fasse connoître si elle est en guerre ou en paix. Mon escadre de Toulon, forte de 9 vaisseaux, est partie le 10 février pour aller ravitailler Corfou et lui porter des munitions et autres objets qui y sont nécessaires, et de là balayer la Méditerranée. Mes escadres de Brest et de Lorient sont également parties pour donner chasse aux Anglais et se réunir sur un point donné à mon escadre de Toulon. Mais les deux vaisseaux russes qui sont à l'isle d'Elbe ne veulent pas venir à Toulon. S'ils avoient reçu des ordres, cela auroit été utile pour la cause commune, et ils en auroient retiré l'avantage de se former à la mer. J'aurois également fait prendre l'escadre qui est à Trieste pour la réunir dans un de mes ports, si elle avoit reçu des ordres, mais aucune ne reçoit d'ordres positifs, et l'ambassadeur qui est ici ne leur donne pas l'impulsion convenable. J'ignore à quoi cela tient; je dis seulement le fait. J'ai écrit deux lettres à l'Empereur depuis votre dépêche du 29 janvier. Je n'ai pas encore reçu la sienne que vous m'annoncez, et que sans doute M. de Tolstoï me remettra demain. Quant aux affaires avec l'Espagne, je ne vous en dis rien, mais vous devez sentir qu'il est nécessaire que je remue cette puissance qui n'est d'aucune utilité pour l'intérêt général. Mes troupes sont entrées à Rome; il est inutile d'en parler, mais si l'on vous en parle, dites que le Pape étant le chef de la religion de mon pays, il est convenable que je m'assure de la direction du spirituel; ce n'est pas là un agrandissement de terrain; c'est de la prudence.
P. S.--Le 18 février.--Je viens de voir M. de Tolstoï, qui m'a remis une lettre de l'Empereur. J'ai beaucoup causé avec lui. Je pense que si on lui montre de la confiance et qu'on le dirige bien de Saint-Pétersbourg, il y a autant d'avantage à l'avoir pour ambassadeur ici qu'un autre. Mes lettres précédentes vous l'auront assez peint; mais, pour achever de le peindre en deux mots, c'est un général de division qui ne sent pas l'indiscrétion de ce qu'il dit, qui est un peu en opposition avec l'esprit de la Cour, mais qui du reste est assez attaché à l'Empereur.--Le prince de Ponte-Corvo m'écrit du 11 qu'il doit avoir une entrevue avec le Prince Royal à Kiel, et qu'immédiatement il se met en marche. Vous sentez que je ne puis pas passer par l'isle de Rügen, parce que je n'ai point de vaisseaux là pour protéger mon passage; mais j'écris aujourd'hui pour que des troupes y soyent embarquées pour menacer aussi de ce côté le roi de Suède.--Il n'est point question de négociations avec l'Angleterre, mais tous les bruits qui reviennent de ce pays sont qu'on veut la paix générale et qu'on sent la folie de la lutte actuelle. Dites bien au reste à l'Empereur qu'il ne sera écouté ni fait aucun pourparler sans m'être entendu avec lui. Je pense qu'il aura dans tous les cas la Finlande, ce qui sera toujours avantageux pour lui, puisque les belles de Saint-Pétersbourg n'entendront pas le canon.
Paris, le 6 mars 1808.
M. le général Caulaincourt, le Sr de Champagny vous a expédié dernièrement un courrier, par lequel je ne vous ai pas écrit parce que je n'avois rien à vous dire. Je reçois vos lettres du 26 février. J'attendrai la réponse de l'Empereur et votre courrier pour vous écrire. Le prince de Ponte-Corvo est entré dans le Holstein le 3 mars. Je le suppose arrivé sur les bords de la Baltique. Il a avec lui plus de 20,000 hommes; ce qui, avec les 10,000 hommes que pourront lui fournir les Danois, lui formera un corps de 30,000 hommes. Si le temps est favorable, il sera bientôt en Suède, et la diversion que désire l'Empereur sera bientôt faite.--La reine Caroline a eu l'insolence de déclarer la guerre à la Russie; elle s'est emparée d'une frégate russe qui étoit dans le port de Palerme et y a arboré le pavillon sicilien. Le ministre et le consul de Russie, avec une suite d'une soixantaine de personnes, ont débarqué à Civita-Vecchia et sont maintenant à Rome.--Le duc de Mondragon est parti.--Je suppose que ma dernière lettre aura fait évanouir toutes les inquiétudes sur les levées de chevaux, sur la conscription. S'il restoit encore quelques nuages, vous pourrez ajouter que toute ma garde est rentrée; que trente régiments ont été rappelés en France; que plusieurs milliers d'hommes réformés comme invalides ou écloppés ont quitté l'armée et n'ont pas été remplacés; que tous les auxiliaires, formant une centaine de mille hommes, sont rentrés chez eux; qu'un gros corps, sous les ordres du prince de Ponte-Corvo, marche en Suède, et qu'en réalité la Grande Armée est diminuée de plus de la moitié de ce qu'elle étoit.--On ne vous parlera pas sans doute des affaires d'Espagne; mais si on vous en parloit, vous pourriez dire que l'anarchie qui règne dans cette Cour et dans le gouvernement exige que je me mêle de ses affaires; que le bruit public depuis trois mois est que j'y vais; mais que cela ne doit pas empêcher notre entrevue. Vous savez qu'en deux ou trois jours de marche, je fais deux cents lieues en France. Cela ne doit donc en rien retarder les affaires.--Le Sr de Champagny vous envoye une note qui a été remise à Sébastiani, que vous pourrez montrer au ministère. J'ai demandé à la Porte ce qu'elle feroit, si on ne lui rendoit pas la Valachie et la Moldavie, et quel moyen elle avoit d'en contraindre l'évacuation. Elle a répondu qu'elle feroit la guerre et a fait une énumération immense de moyens.--N'oubliez pas que le ministre de Prusse est toujours à Londres; et, quoiqu'on dise qu'il a ordre de revenir, il ne revient jamais. Rien n'égale la bêtise et la mauvaise foi de la Cour de Memel.--M. d'Alopéus veut me persuader que les Anglais désirent la paix. Le Sr de Champagny vous envoye copie de la lettre qu'il veut écrire. Sur ce, je prie Dieu, etc.
À Saint-Cloud, le 31 mars 1808.
M. le général Caulaincourt, Saint-Aignan est arrivé à deux heures après midi; il en est six. Les affaires d'Espagne demandoient depuis longtemps ma présence. Je me suis refusé à ce voyage dans la crainte que l'autorisation que je vous avois donnée d'arrêter le rendez-vous n'eût fait partir l'Empereur. Ce que je vois d'abord dans les nombreuses dépêches que vous m'envoyez, c'est que l'entrevue est ajournée. Cela étant, je pars après dîner pour Bordeaux pour être au centre des affaires. Voici votre direction pour les affaires d'Espagne. Le Moniteur ci-joint vous fera connoître les actes publics rendus à Madrid. Mais un courrier que j'ai reçu ce matin change l'état des choses. Le roi Charles a protesté et a déclaré qu'il a été forcé par son fils à signer son abdication; on a menacé de tuer la Reine dans la nuit s'il ne signoit pas. Mon armée est entrée le 23 à Madrid, où elle a été parfaitement reçue. Mes troupes sont casernées dans la ville et campées sur les hauteurs. Je n'ai pas reconnu le prince des Asturies, et peut-être ne le reconnaîtrai-je pas, mais je n'en suis pas encore certain. L'infortuné roi se jette dans mes bras et dit qu'on veut le tuer. On a excité une émeute pour faire massacrer le prince de la Paix. Heureusement mes troupes sont arrivées à tems pour le sauver; ce prince vit encore. Le grand-duc de Berg a fait son entrée dans Madrid quatre heures après les troupes. Le cérémonial l'a empêché de voir le nouveau roi, ne sachant pas si je le reconnoîtrois. Les lettres du roi Charles font pleurer. Ceci est pour vous seul; gardez-en le secret. Vous pourrez en dire un mot à l'Empereur et à l'ambassadeur d'Espagne qui est un homme du prince de la Paix et qui parlera comme vous. Vous direz à l'Empereur que j'avois retardé mon voyage en Espagne pour ne point manquer de me trouver au rendez-vous, mais je suis parti deux heures après la réception de vos lettres. Je répondrai dans peu de jours à toutes vos dépêches. En communiquant le Moniteur à l'Empereur, vous lui direz que je ne suis pour rien dans les affaires d'Espagne; que mes troupes étoient à 40 lieues de Madrid lorsque ces événements ont eu lieu; que le prince de la Paix étoit généralement haï, mais que le roi Charles est aimé. Vous lui direz aussi que le Roi a été forcé et que vous ne seriez pas étonné que je me décidasse à le remettre sur son trône. Les mauvais esprits de Pétersbourg diront que j'ai dirigé tout cela. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
À Bayonne, le 18 avril 1808.